Pourquoi un tel succès pour les vinyles de musique de jeux vidéo ?

Comme n’importe quel style musical, la musique de jeux vidéo (ou VGM, pour video game music) n’échappe pas à la mode du vinyle. Au point qu’il est désormais rare qu’une grosse sortie n’occasionne pas le pressage d’un disque permettant aux fans de redécouvrir « hors jeu » la musique qui les fait vibrer.

Quand la musique se met “hors jeu”

D’après le site Blip Blop, qui référence au jour le jour les dernières annonces et sorties de vinyles de musique de jeux vidéo, plus de 200 nouveaux disques sont attendus dans les 12 prochains mois.

Et il s’en ajoute quotidiennement : cette semaine, le tout jeune label français Kid Katana a annoncé la sortie du vinyle de la musique de Teenage Mutant Ninja Turtle: Shredder’s Revenge, et Materia Collective celui de Moss: Book II, la suite du jeu d’aventure en réalité virtuelle dont le premier opus avait eu droit au même traitement.

Mais il ne faudrait pas croire que l’écoute de la musique de jeux vidéo sur vinyle est un hobby récent. Selon le site communautaire VGMdb, le tout premier disque du genre a été produit en 1978 par le Yellow Magic Orchestra. Dans l’album éponyme, on trouve en effet des remix du thème culte de Space Invader ou de Circus. Des titres attribués en partie à Ryuichi Sakamoto – oui, le même à qui l’on doit la musique de Furyo (BAFTA de la meilleure musique de film en 1984), Le Dernier Empereur (Oscar de la meilleure musique de film en 1988) ou de The Revenant.

Tout est donc parti du Japon, et ce n’est rien de le dire : l’écrasante majorité de la production de vinyles de VGM dans les années 1980 émane de l’archipel. Pac ManSuper MarioDonkey Kong… Des classiques intemporels, dont le spectre sonore était pourtant extrêmement limité par la faible puissance de la puce des machines de l’époque.

1 581

vinyles de musique de jeux vidéo sont parus entre 2000 et 2022

Source : VGMdb

Selon les archéologues de VGMdb, quelque 212 vinyles de musique de jeux vidéo ont vu le jour avant l’an 2000. On en compte 1 581 entre 2000 et 2022, dont plus de 1 506 rien que depuis 2010 !

Frederik Lauridsen, le fondateur du site Blip Blop cité plus haut, nous confirme la tendance en partageant ses propres chiffres avec L’Éclaireur. D’après son décompte, lequel inclut les rééditions ou les différentes variantes de couleur pour chaque disque, précisément 297 vinyles ont été commercialisés en 2021. Un record, que 2022 est bien partie pour battre. « J’ai dénombré 162 [disques] pour le moment en 2022, et nous sommes à peine à la moitié de l’année. »

« Je peux vous confirmer que le marché est en forte augmentation, reprend-il, et que c’est même le cas depuis un certain temps. » Preuve que la machine s’emballe : 12 labels de musique de jeux vidéo étaient référencés en 2016 sur Blip Blop. On en compte désormais 33.

Sorties de vinyles de musique de jeux vidéo depuis 2010.©Éclaireur Fnac, d’après les données de VGMdb

« Ce n’est pas une impression ! À l’instar des jeux vidéo eux-mêmes, la musique de jeu vidéo est en plein développement, le secteur se structure et se professionnalise progressivement. Avec l’explosion du streaming et le retour du vinyle, on constate que les joueurs prolongent plus que jamais leur expérience de jeu par la musique », analyse Tarafa Sahloul, cofondateur et PDG de Kid Katana dans un échange par mail.

« Les BO de jeux vidéo ont donc de plus en plus de succès et d’importance, pour les joueurs d’abord, mais également pour les éditeurs, pour qui il s’agit d’un axe créatif et marketing supplémentaire et un potentiel produit dérivé de haute qualité. » Et notre interlocuteur de rappeler que même les Grammy Awards récompensent désormais la musique de jeux vidéo.

Un marché porteur

La seconde jeunesse du vinyle de musique de jeu vidéo ne sort pas de nulle part. La tendance est globale : le 33 tours a le vent en poupe.

D’après le dernier rapport de la Recording Industry Association of America (RIAA), le vinyle ne s’est même jamais aussi bien porté depuis 1986 ! Le marché a ainsi dépassé le milliard de dollars de revenus en 2021, signant une augmentation de 61 % par rapport à l’année précédente. Une quinzième année de hausse consécutive, qui fait forcément mentir les pronostics annonçant la mort du support physique face à la toute-puissance des plateformes de streaming (dont les revenus restent toutefois très majoritaires avec 12,4 milliards de dollars en 2021).

Le dernier rapport de la RIAA sur les ventes de musique au format physique.©RIAA

Logique que davantage de labels, producteurs et distributeurs s’intéressent à cette niche qui, malgré tout, peut rapporter gros.

« Le disque vinyle rencontre ces dernières années une très forte résurgence d’intérêt, dépassant aujourd’hui les ventes de CD !, confirme Olivia Tanrattana, directrice de la communication de Diggers Factory. Le type de contenu qu’on y trouve se diversifie de plus en plus, et on en est les premiers témoins. Après les musiques de films, qui ont rencontré une grosse demande de la part de notre communauté, nous avons rapidement vu tout le potentiel de la musique de jeux vidéo. »

Le vinyle de musique de jeux vidéo s’entoure aussi d’une aura de rareté. Pressés en petite quantité et souvent dans différentes éditions limitées, ils attirent les collectionneurs et donc, forcément, les spéculateurs.

La bande originale de Disco Elysium, un jeu d’enquêtes primé Meilleur jeu indépendant aux Game Awards 2019, a vu sa bande originale (composée par le groupe pop anglais British Sea Power) pressée dans une édition limitée à 2 000 exemplaires. Vendue 129,99 $ (123 €) par son distributeur américain iam8bit, l’un des plus gros revendeurs de vinyles de jeux vidéo au monde, elle se trouve désormais entre 650 et 1 100 € sur le marché de l’occasion.

L’édition limitée du vinyle de Disco Elysium, avec sa pochette en forme d’origami.©iam8bit

Si les jeux à succès ne sont pas les seuls à proposer leur bande-son en vinyle, il est indéniable que certains éditeurs ont bien saisi l’intérêt économique de la chose. Bethesda, derrière les franchises historiques The Elder ScrollsFallout et bientôt Starfield, est notoirement connu (et occasionnellement moqué) pour ressortir régulièrement son best-seller Skyrim sur de nouvelles plateformes. Et sa musique fait de même : à ce jour, la bande originale composée par Jeremy Soule a eu droit à quatre rééditions… depuis 2017.

« Les éditeurs de jeux vidéo voient le potentiel du vinyle comme produit dérivé, confirme Frederik Lauridsen. À l’origine, les sorties de vinyles de VGM étaient pilotées par des petits labels qui pressaient leurs BO préférées ; maintenant, de plus grosses entreprises – notamment des gros éditeurs – voient le vinyle comme un bon complément à leur offre et en font la promotion comme n’importe quel autre type de merchandising. »

Le bel objet

Mais alors, pourquoi ça marche ? Selon Kevin Schulz, fondateur et PDG du leader européen Black Screen Records, cette tendance aurait émergé en réaction à un monde qui tend à toujours plus de numérisation. Un peu comme le retour à l’argentique en photographie. « Aujourd’hui, la plupart des médias sont en train d’être numérisés. Mais il y a une bonne partie du public, notamment des collectionneurs ou des fans, qui veulent toujours posséder des objets », analyse le chef d’entreprise dans un article publié par Le Monde à l’occasion du Disquaire Day.

« Les vinyles en éditions limitées constituent de beaux objets de collection pour les fans de jeux vidéo et de pop culture. »

Olivia Tanrattana

Directrice de la communication et du marketing – Diggers Factory

Il faut dire qu’en sa qualité d’objet dérivé, le vinyle de musique de jeux vidéo est souvent très bien présenté. Pour ajouter du cachet à leur production, les labels n’hésitent pas à leur offrir un artwork exclusif, ou même des disques au rendu « éclaboussé » (splatter en anglais) ou marbré pour accentuer leur caractère exceptionnel.

« Les vinyles en éditions limitées constituent de beaux objets de collection pour les fans de jeux vidéo et de pop culture, qui ont le goût du produit d’exception, analyse Olivia Tanrattana. En plus, le vinyle a un pouvoir visuel qui se prête très bien à ce type de musique : il est possible de faire toutes sortes d’effets directement sur les disques, et de faire des choses très sophistiquées également au niveau des pochettes, ce qui en fait un support vraiment adapté ! »

La dernière édition du vinyle de A Short Hike, pressée à 250 exemplaires.©Stumpy Frog

Une pratique qui permet aussi au distributeur de commercialiser plusieurs éditions de la bande originale, et donc d’échelonner ses prix en fonction de la complexité du pressage ou de l’exclusivité de sa pochette.

Un choix qu’a aussi fait Kid Katana en commercialisant la bande originale de Teenage Mutant Ninja Turtles: Shredder’s Revenge en deux éditions : une standard et une limitée à 2 000 exemplaires, présentée dans un écrin exclusif. Pour autant, le jeune label français prône une approche plus artisanale de la production de vinyle de musique de jeux vidéo.

« On essaie de considérer la BO comme une œuvre à part entière », nous explique Tarafa Sahloul. Rejeton du label Mutant Ninja Records, Kid Katana s’impose une mission plus globale d’accompagnement des studios dans leur processus musical. « On ne veut pas faire du volume. Ce qui nous [intéresse] le plus, c’est d’accompagner l’éditeur et le compositeur en amont sur la direction artistique musicale du jeu, se creuser la tête pour trouver des invités pertinents, en bref, se battre pour offrir la meilleure expérience musicale possible au joueur. C’est ce qu’on a fait sur Shredder’s Revenge avec Dotemu et Tee Lopes [respectivement éditeur et compositeur du jeu, ndlr], notamment en allant chercher Mike Patton ou le Wu Tang. »

Pour un titre de la BO de TMNT: Shredder’s Revenge, Kid Katana a réussi à débaucher Raekwon et Ghosftace Killah, du Wu Tang Clan.

Quant à savoir si ce sont plutôt les mastodontes du marché qui raflent la plus grosse mise, il y a débat. Stéphane Henninot, chef de groupe produits audio & vidéo pour Fnac-Darty, reconnaît que les grosses licences telles que Zelda ou Skyrim se taillent la part du lion. « Mais des licences plus confidentielles tirent leur épingle du jeu grâce à des produits aux finitions particulières (vinyles colorés, gatefold soigné avec illustration inédite…). » David Demonet, spécialiste de l’import de produits dérivés pour le groupe, abonde : « Seule la licence compte. Nous mettons en ligne toutes les références qui nous sont proposées par les éditeurs français, mais aussi nos grossistes import. »

Les usines de pressage en surmenage

Nous l’avons vu, le vinyle fait tourner la tête de l’industrie et à une vitesse autrement plus élevée que 45 tours par minute. Au point que les quelques usines habilitées à les produire à grande échelle sont tout simplement débordées.

« L’enjeu est d’avoir l’écart le plus petit possible entre l’annonce des précommandes et la livraison. »

Tarafa Sahloul

Cofondateur de Kid Katana Records

La musique du récent Ghostwire: Tokyo, pourtant annoncée début mai, n’arrivera pas dans les mains de ses clients avant le 23 décembre prochain. Une grosse production, chapeautée par Laced Records, l’un des labels les plus en vogue du milieu, qui n’empêche donc en rien des délais à rallonge pour ce type de produit dérivé.

« Les usines de pressage (trop peu nombreuses) ne parviennent pas à suivre le rythme, nous confirme la directrice de la communication de Diggers Factory. Un dysfonctionnement accentué par la crise sanitaire et les conflits transfrontaliers de ces derniers mois : tout cela a engendré une pénurie de matières premières, comme le carton et le PVC. » Résultat : les délais augmentent et les prix grimpent en flèche.

Le vinyle de musique de jeux vidéo se commercialise essentiellement par des précommandes.©Capture d’écran / Fnac.com

Alors comment fait-on pour se faire une place, quand on est un « petit » ? « Quand on sort une BO de jeu vidéo, l’enjeu est d’avoir l’écart le plus petit possible entre l’annonce des précommandes et la livraison. Pas toujours évident, car la musique est souvent terminée en dernière minute pour le jeu et il est difficile d’obtenir tous les éléments en amont, reconnaît Tarafa Sahloul. Pour un acteur comme Kid Katana, le maître mot est donc d’anticiper ! Ainsi, nous réservons des créneaux de fabrication plusieurs mois à l’avance alors que la musique n’est même pas bouclée. Nous avons la chance de travailler avec des partenaires qui nous font confiance et nous permettent d’avancer et d’ajuster nos timings en fonction de ces contraintes. »

Une chance que tous ne partagent pas. Pour d’autres labels, la démarche est plus laborieuse. Le plus souvent, lorsqu’une compositrice ou un compositeur de VGM souhaite décliner son travail en vinyle, il ou elle passe par la case du financement participatif. Une pratique qui permet de ne pas engager ses finances personnelles, mais aussi de s’assurer du nombre de vinyles que l’on sera en mesure d’écouler.

Diggers Factory accompagne les artistes dans ce genre de démarche. L’entreprise parisienne leur permet de mettre en place une campagne de financement qui, si elle est couronnée de succès, se solde par le pressage maison de leur disque – ne serait-ce que pour 100 exemplaires. « Nous sommes parmi les seuls sur le marché à proposer de si petits pressages, car nous voulons véritablement donner leur chance à toutes et tous, explique Olivia Tanrattana à L’Éclaireur. De cette manière, nous nous engageons à créer moins, mais mieux. Une manière de s’inscrire dans des politiques durables tout en revalorisant le disque vinyle ! »

Moins, mais mieux : une posture qui semble à contre-courant d’une industrie qui s’emballe. C’est pourtant l’une des façons les plus nobles de mettre en valeur le disque vinyle qui, on l’a vu, est à la fois un produit dérivé comme un autre, mais aussi une pièce de collection prestigieuse pour les passionnés.

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Pourquoi un tel succès pour les vinyles de musique de jeux vidéo ?