L’incroyable histoire du voleur de centaines de manuscrits inédits

C’est un e-mail comme l’éditrice Raphaëlle Liebaert, directrice de la littérature étrangère chez Stock, en reçoit des centaines. Le 15 avril 2021, l’agente parisienne d’Isaac Bashevis Singer lui écrit pour vérifier qu’il n’y a pas eu d’erreur : le manuscrit posthume de l’écrivain polono-américain que Stock s’apprête à publier correspond-il bien à la dernière version du texte ? Pour la rassurer, Raphaëlle Liebaert ouvre une application de transfert, tape l’adresse électronique de l’agente, catherine@lapautre.com, et lui envoie le fichier.

La destinataire manifeste son étonnement : elle n’a rien demandé, d’ailleurs, elle n’a pas fait de courriel récent à son interlocutrice de Stock. Celle-ci, en y regardant de plus près, s’aperçoit que le message initial provenait de catherine@lapautre.co. Un M. de moins, indétectable pour l’œil du lecteur pressé. « À part ce détail, rien ne pouvait mettre la puce à l’oreille, observe Raphaëlle Liebaert. La formulation était parfaite, le ton juste, la signature identique à celle de Catherine. »

Stock n’est pas un cas unique, loin de là. Ni en France ni dans le monde. Entre août 2016 et les premiers jours de 2022, en Amérique du Nord, en Europe, au Moyen-Orient et en Chine, des maisons prestigieuses, des auteurs, des agents et des scouts – les chasseurs de talents littéraires – ont connu la même mésaventure : un escroc leur a dérobé des centaines de manuscrits inédits en imitant les adresses électroniques de leurs contacts habituels.

Cette technique éprouvée s’appelle phishing, ou hameçonnage. Généralement utilisée pour subtiliser des données bancaires ou personnelles, elle est appliquée cette fois à la littérature. Un choc pour les vétérans de l’édition. « Dans les foires aux livres, tout le monde en parlait, raconte la scout américaine Mary Anne Thompson. Ceux qui n’avaient pas été visés par ce phishing connaissaient forcément quelqu’un qui en avait été victime. » Tous ne s’en sont pas rendu compte. Et certains ont préféré garder leur déconvenue pour eux…

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L’énigme du mobile

Le 5 janvier dernier, le FBI a écrit l’épilogue de cette arnaque planétaire. À l’aéroport JFK de New York, en cet après-midi frais et humide, les agents fédéraux interpellent un Italien de 29 ans au crâne impeccablement rasé et aux lunettes à monture noire en provenance de Londres. Filippo Bernardini travaille pour la filiale britannique de l’éditeur américain Simon & Schuster, il vient passer quelques jours de vacances dans la Grosse Pomme avec son compagnon anglais Ben Kaye. Pour le FBI, il est le voleur de manuscrits. Celui que les journaux ont baptisé « The Spine Collector » (le collectionneur de reliures). L’homme tombe des nues : lui, citoyen italien, pourrait être poursuivi par la justice américaine ? Allons donc !

Moins de vingt-quatre heures plus tard, une juge new-yorkaise dissipe ses doutes : Filippo Bernardini a beau plaider non coupable, il est mis en examen pour fraude électronique et usurpation d’identité aggravée. Pour les « feds », il est également l’intrus qui s’est glissé dans la base de données d’une agence new-yorkaise de scouts littéraires. L’accusé encourt une peine de vingt-deux ans de prison, mais il n’ira pas derrière les barreaux tout de suite. Libéré contre une caution de 300 000 dollars et privé de son passeport, il est assigné à résidence, avec interdiction de mettre le nez dehors plus d’une heure par jour et couvre-feu nocturne. Toutefois, un détail chiffonne la magistrate. Quel était le mobile du crime ? Que diable l’Italien voulait-il faire des ouvrages accumulés, lui qui n’a pas tenté de les vendre sur le darkweb ou ailleurs, ni de soutirer une rançon à leurs propriétaires ? L’intéressé reste muet. Conclusion de la juge, à l’audience : « Il voulait donc lire ces livres avant leur publication. Intéressant. Très intéressant. »

 

 Que diable l’Italien voulait-il faire des ouvrages accumulés, lui qui n’a pas tenté de les vendre sur le darkweb ou ailleurs, ni de soutirer une rançon à leurs propriétaires ?

Pourtant, selon le FBI, Bernardini se serait donné beaucoup de mal pour parvenir à ses fins. Au fil des années, déployant des trésors de créativité, il aurait déposé plus de 160 noms de domaine de messagerie, ces identifiants qui définissent l’adresse électronique des employés d’une maison d’édition ou d’une agence. Tous copiés sur les vrais, à un petit détail près. Un f pour un t, dans le cas de son employeur : simonandschus-fer.com. Les deux lettres r et n accolées au lieu d’un m, transformant l’éditeur français zulma.fr en zulrna.fr, son compatriote gallimard.fr en gallirnard.fr. Parfois, le « .com » se mue en « .co » ou en code du pays (« .fr » pour la France), ou l’inverse. Il arrive qu’une lettre soit ajoutée : ainsi, Place des éditeurs, qui fédère Plon, Perrin, Presses de la Cité et Belfond, devient placesdesediteurs.com. Embrouille quasi garantie.

Grâce à ces identités usurpées, l’escroc aurait envoyé des milliers d’e-mails. Les premiers identifiés datent de l’été 2016, lorsqu’il se fait passer pour un éditeur espagnol, puis pour un spécialiste grec de la cession de droits, ces précieux sésames qui autorisent les confrères étrangers à publier un auteur.

Une cible en or massif 

À l’époque, Filippo Bernardini tente de faire son chemin dans la jungle britannique des lettres. Natif d’Amelia, une petite ville d’Ombrie au nord de Rome, il a étudié le chinois à l’université catholique de Milan avant de décrocher un master métiers de l’édition au vénérable University College de Londres. D’après son CV, il aurait consacré son mémoire de fin d’études à la traduction des livres pour enfants, en s’appuyant sur l’exemple du conte Les Aventures de Pinocchio, le pantin de bois dont le nez s’allonge à chaque mensonge. Sur sa page LinkedIn, aujourd’hui effacée, il se dépeint en « obsédé de l’écrit et des langues ».

Un drôle de type, ce Filippo. Hâbleur et sûr de lui, cet accro à Instagram affirme maîtriser dix idiomes, dont le coréen, le néerlandais, le français et l’allemand, ainsi que deux langages informatiques Web, PHP et HTML. Mais ses diplômes ne lui ouvrent pas tout grand les portes des éditeurs. De 2016 à 2018, il enchaîne les stages sans parvenir à se faire embaucher. Il propose également ses services comme traducteur, en vain.

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Pendant ce temps, le voleur de manuscrits s’enhardit. Le 1er mars 2017, il s’attaque à une cible en or massif : le cinquième opus de Millénium, la saga suédoise aux 100 millions d’exemplaires. Le romancier David Lagercrantz, qui prit la suite de Stieg Larsson mort en 2004, s’apprête à publier La Fille qui rendait coup pour coup. À Stockholm, la maison Norstedts, obsédée par le risque de fuite, utilise la messagerie cryptée Hushmail pour faire parvenir le texte à ses correspondants triés sur le volet. Lesquels doivent signer un accord de confidentialité avant de recevoir un mot de passe par téléphone.

Ce jour-là, les deux éditrices responsables des droits étrangers de Norstedts reçoivent plusieurs courriels de Francesca Varotto, leur correspondante italienne : pourraient-elles lui dépêcher le lien ? Et le code Hushmail ? Vérification faite, l’Italienne n’a pas pris contact avec Norstedts. D’ailleurs, le titre figurant dans sa signature n’est pas exact, elle a changé de poste deux mois plus tôt. Et l’adresse est fausse : @marsilioeditori.it est devenu@marsilioeditori.com. Elle a été créée la veille chez l’hébergeur Web GoDaddy.

Ce même 1er mars 2017, la fausse Francesca ne chôme pas. Elle essaie d’obtenir le manuscrit de Lot, le recueil de nouvelles du jeune écrivain Bryan Washington, et celui du premier roman de l’Américaine Keziah Frost, Le Vieux qui tirait les cartes.

L’escroc fait preuve d’un remarquable éclectisme. Il jette son filet numérique sur une dizaine de pays, de l’Islande à Israël, des États-Unis à Taïwan, et convoite toutes sortes de livres. La fiction et la non-fiction. La littérature pour adolescents à l’occasion. Les œuvres d’illustres inconnus ou les premiers livres. Les futurs numéros un des ventes, telle la dystopie de la Canadienne Margaret Atwood Les Testaments, suite très attendue de La Servante écarlate, ou les derniers-nés du Britannique Ian McEwan, de la jeune Irlandaise Sally Rooney ou de l’acteur et réalisateur américain Ethan Hawke. Il aurait même piégé un lauréat du prix Pulitzer qui, le prenant pour son agent, lui aurait transmis son nouveau texte.

Manifestement, le pirate est familier des codes du milieu. Il sait que les pros écrivent « MS » pour « manuscrit » et « WEL » pour « world English language rights » – les droits pour le monde anglo-saxon. Il utilise les renseignements glanés sur les sites spécialisés Words Without Borders et Publishers Marketplace pour cibler ses proies et ciseler ses messages. Il décrypte sans problème les relations complexes nouées entre écrivains, éditeurs, agents, traducteurs et scouts. C’est un polyglotte, précisément comme Bernardini, capable de rédiger des courriels dans une dizaine de langues.

Ses victimes sont estomaquées par la précision de ses informations. Le deuxième roman de la New-Yorkaise Cynthia D’Aprix Sweeney n’est pas encore annoncé, et pourtant l’escroc connaît déjà les noms des protagonistes. « J’ai adoré les premières pages, lui déclare-t-il dans un e-mail de 2018. J’ai hâte de savoir ce qui arrive ensuite à Flora, Julian et Margot. » Un message prétendument signé de son agent. Peter C. Baker, journaliste au magazine The New Yorker, a raconté dans l’un de ses articles comment lui aussi s’est fait dérober le manuscrit de son premier livre par son (faux) agent. Pourquoi se serait-il méfié de quelqu’un qui en citait le titre – un secret partagé seulement par la femme de l’auteur, deux ou trois éditeurs et une poignée de copains ? Pire : certaines victimes ont l’impression que le hameçonneur a écumé leurs boîtes aux lettres électroniques. « Il s’exprimait comme s’il avait lu nos échanges », indique Laure Leroy, la directrice de la maison Zulma.

La pandémie est une aubaine

Il arrive toutefois que l’arnaqueur en fasse un peu trop. Quand il n’obtient pas ce qu’il veut, il bombarde ses correspondants d’e-mails. « Je me suis méfiée car les messages étaient trop nombreux, trop insistants », souligne l’agente parisienne Catherine Lapautre, visée à plusieurs reprises. Pour obtenir l’ouvrage de Margaret Atwood, le voleur s’acharne pendant des mois. Chaque jour ou presque, il écrit aux éditeurs, à leurs assistants et même aux jurés du Booker Prize, le prix littéraire remporté en 2000 par la Canadienne. Au point d’éveiller les soupçons.

Parfois, c’est un détail qui le perd. Les « s’il te plaît » et « merci » qu’une agente revêche n’aurait jamais employés avec son assistante. L’usage de termes typiques du portugais ibérique alors qu’il prétend être brésilien. Des e-mails adressés en hébreu à un éditeur israélien qui n’utilise que l’anglais dans ses communications professionnelles. Des formulations curieuses, aussi : « Nous sommes intéressés à ce roman » – en (mauvais) français dans le texte.

À partir de 2018, la planète littéraire s’affole. Dans ce milieu qui carbure à la confiance et aux relations personnelles, la paranoïa fait rage. « On s’est mis à communiquer par WhatsApp pour vérifier l’identité de tous nos interlocuteurs, ceux que nous ne connaissions pas évidemment, et même nos relations de travail », se souvient Éléonore Delair, responsable de la littérature étrangère des éditions Fayard et Mazarine. Elle avoue avoir mené une « enquête policière » sur une Italienne qui se disait l’amie d’un auteur de thrillers américain. « Elle me jurait par mail qu’elle n’était pas le voleur, mais je refusais de lui répondre, poursuit-elle. Finalement, elle était bien qui elle disait… »

 

On s’est mis à communiquer par WhatsApp pour vérifier l’identité de tous nos interlocuteurs

Filippo Bernardini, lui, fait désormais partie de la tribu. En 2018, il a signé son premier contrat de traducteur. À lui la version italienne de Notre histoire, le récit graphique du Chinois Rao Pingru. Il enchaînera sur trois autres ouvrages, le manifeste très politique du militant prodémocratie de Hongkong Joshua Wong et deux livres d’écrivains coréens. Recruté l’année suivante par la filiale britannique de l’Américain Simon & Schuster, à Londres, il rejoindra bientôt le service des droits étrangers. À Mill Hill, dans le Nord londonien, il partage un vaste appartement avec son compagnon, au dernier étage d’un petit immeuble de brique beige flambant neuf.

À partir du printemps 2020, la pandémie de Covid-19 impose le télétravail aux acteurs de l’édition et dope les échanges d’e-mails, externes et internes. Une aubaine pour le voleur de manuscrits : il peut désormais se faire passer pour le collègue de tel ou tel. En France, plusieurs maisons, dont Zulma, déposent des plaintes. Aux États-Unis, le FBI s’empare de l’affaire. Un journaliste du New York Magazine, Reeves Wiedeman, se lance dans une enquête homérique. Il épluche les messages et leur syntaxe. Examine les heures d’expédition. Consulte des experts en cybersécurité. Il y a un an, l’escroc en personne entre en contact avec lui. Leur dialogue électronique se terminera par un tombereau d’insultes et une injonction en lettres capitales : « LAISSEZ TOMBEZ CET ARTICLE DÉBILE ! »

Les rumeurs les plus folles courent le monde de l’édition. Les services secrets russes seraient à la manœuvre. Ou les Coréens. Ou la mafia italienne. Pourquoi pas une société de sécurité informatique déterminée à mettre le doigt sur les failles de potentiels clients ? Une bande de hackeurs à l’entraînement ? Des producteurs hollywoodiens en quête de bons scénarios ? À moins que ce ne soit un agent littéraire raté, un employé fâché ou un scout frustré. Les suspicions se portent, un temps, sur un scout italien installé à New York. L’homme est introverti, il lui arrive de lâcher des courriels en rafale, et ses affaires ne sont pas florissantes. Une adresse usurpée renvoie vers la sienne. Mais c’est une fausse piste : sa boîte mail a été piratée.

Jusqu’à l’arrestation de Filippo Bernardini en janvier, personne n’avait imaginé le petit employé de Simon & Schuster dans le rôle de l’insaisissable escroc. Certes, il lui a fallu quelques années pour se faire une place dans l’édition, mais de là à mettre sens dessus dessous ce petit monde… Et tout ça pour n’en tirer aucun gain, aucun avantage ? Que cherchait donc ce garçon que la presse italienne a surnommé le « Lupin de la littérature » ?

La réponse se niche sûrement dans les replis de sa psyché. Peut-être, également, dans un livre en forme de journal intime publié en 2010 : Bulli (« les harceleurs »), dont l’auteur est un certain Filippo B. C’est l’histoire de Diego, un gamin de 14 ans qui ressemble comme un frère à Bernardini. Lui aussi est né sous le signe des Gémeaux, fils unique d’un couple divorcé qui vit avec sa mère et voit peu son père. Lui aussi grandit dans une bourgade tranquille de province. Diego est malmené par ses camarades de lycée. « Ils ne m’aiment pas parce que je suis différent, écrit Filippo B. Ma mère ne me laisse pas porter de jeans sales ni de tatouages, je n’ai pas de crête sur la tête, ni les cheveux teints. » Diego est un excellent élève aux manières un peu précieuses qui rêve de se faire accepter par ses pairs. Il y parviendra en se procurant, avant tout le monde, un exemplaire du dernier Harry Potter. Enfin, il possède quelque chose que les autres n’ont pas. Il se réjouit : « Je suis sûr qu’ils voudraient être moi. ».

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