Pity Party , de Daphnée Roy, finaliste du Prix du récit 2022 | Prix de la création

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PITY PARTY

J’ai failli être publiée après l’envoi de mon premier manuscrit à vie. Failli est ici le mot-clé.

J’ai pondu dans les dernières années un roman d’amitié et d’apprentissage un brin adulescent; le récit d’une fille paumée un peu stupide et pas mal naïve, qui sur beaucoup trop de pages tentait de s’affranchir de l’aliénation prolétaire, des hommes, de la maladie mentale et de la honte. Gros contrat.

En 2020, ce manuscrit enfanté dans une douleur digne des poètes les plus maudits, mais également – et surtout – dans une exaltation juvénile, s’est retrouvé parmi les quatre finalistes du prix Robert-Cliche du premier roman. Chut, chut, secret; puis la pandémie est débarquée à l’improviste, faisant en sorte que la délibération s’est éternisée sur plusieurs longs mois teintés d’angoisse et d’espoir. Le verdict m’a finalement été rendu par courriel au début mai, un lundi avant-midi; deux phrases, peut-être trois, stipulant qu’un autre roman que le mien avait fait l’unanimité parmi le jury. Quel plaisir que celui d’apprendre que ma défaite avait été consensuelle.

Quelques mois plus tard, alors que je croyais m’être remise de cet échec cuisant, les premières critiques dithyrambiques de Tout est ori foisonnant de toutes parts m’ont prouvé le contraire. Le gagnant du prix Robert-Cliche de 2020 venait apparemment de livrer l’un des meilleurs romans des dix dernières années. Rien que ça. Sur le site des Libraires, un des trois membres du jury a cru bon d’ajouter qu’au moment de désigner le vainqueur du concours, les délibérations ont été les plus courtes de sa vie : Enfin, il n’y a pas eu de délibérations, le prix devait aller à Tout est ori. Cool. Il m’était pourtant apparu qu’essuyer ma défaite à l’aide d’un simple courriel anémique m’avait été assez douloureux sans que j’aie ensuite à me sentir humiliée d’avoir un instant cru que la victoire était à ma portée.

N’empêche, chapeau bas à Paul Serge Forest, qui, cette année-là, s’est imposé en cassant la baraque avec sa première publication, arrachant tout sur son passage et allant même jusqu’à décrocher une place parmi les finalistes du Prix des libraires du Québec. En décembre dernier, un article dans La Presse annonçait que ce roman d’une virtuosité remarquable allait être porté à l’écran. Bien sûr. J’avais, simple mortelle, compétitionné sans le savoir avec un nouveau génie de la littérature – médecin, par-dessus le marché. Le Laurent Duvernay-Tardif du monde littéraire. Il m’apparaissait maintenant évident qu’aucun recours à la photo-finish n’avait été nécessaire pour déterminer le gagnant de cette course aux honneurs.

Entre-temps, la première de couverture de Tout est ori s’était mise à me poursuivre dans chacun de mes déplacements, d’une vitrine à l’autre. Les librairies, autrefois mes lieux de flânerie de prédilection, me paraissaient maintenant d’une hostilité sans nom. Graduellement, j’ai développé l’habitude de changer de trottoir chaque fois qu’une boutique exposait sur son étalage promotionnel le chef-d’œuvre de Forest, agrémenté à tous coups du fameux bandeau rouge fluorescent différenciant le gagnant du Robert-Cliche des nouveautés banales. Chacun des présentoirs où le roman trônait en tête d’affiche me faisait l’effet d’un coup de poing en pleine gueule.

Peu à peu, j’ai appris à chasser de mon esprit le fait que j’aurais pu devenir quelqu’un, moi aussi, le temps de quelques articles de journaux et d’une entrevue à Salut bonjour!. Refusant de laisser ce genre de pensées s’immiscer dans un coin de ma tête, j’essayais de me convaincre que j’aurais de toute façon préféré m’injecter du crack dans les yeux que de me lever à l’aurore pour aller faire du small talk à la télévision et devoir y feindre le savoir-vivre par-dessus le marché. Oui, c’était sans doute mieux comme ça, me répétais-je ad nauseam. J’avais peut-être un talent relatif et des ambitions disproportionnelles à mes capacités réelles, mais une chose était certaine : je n’étais pas une vendue. Autant de tentatives risibles pour me consoler d’avoir perdu à un concours orchestré par Quebecor, alors qu’il y avait à peine quelques mois, j’aurais été prête à ce que le conglomérat m’achète corps et âme pour dix mille piasses et une promesse de publication.

Un peu amochée, mais toujours déterminée à faire en sorte que mon roman voie le jour, j’ai attendu que la poussière retombe totalement avant de faire parvenir mon manuscrit à quelques maisons d’édition. À l’automne 2020, je signais mon premier contrat à titre d’autrice. J’y étais presque : le Graal, je pouvais l’effleurer du bout des doigts.

Humble en public, il m’arrivait néanmoins, quand j’étais seule, de rêvasser à ce que l’avenir me réservait. Je m’imaginais déjà être interviewée à quelques podcasts underground, je recherchais activement sur Pinterest la coupe de cheveux mi-fille, mi-garçon juste assez rebelle que j’allais arborer sur ma photo d’autrice en noir et blanc. J’avais hâte d’avoir un cliché professionnel à mon actif, le premier de ma vie où mon visage serait réellement joli grâce à la magie des angles, de la lumière et des logiciels de retouche. Insolente, je fixerais l’objectif : regardez-moi tout le monde, j’ai réussi. Pouvez-vous en dire autant?

L’heure de ma revanche sur ma propre vie allait bientôt sonner, et mon parcours tortueux se transformerait en quelque chose comme une histoire touchante de résilience et d’entêtement, de dévouement à la littérature et à la marginalité. L’enfant rejet que j’avais toujours été deviendrait une icône de persévérance et de succès. Le karma s’apprêtait à jouer son rôle, et il me semblait que j’étais née dans l’attente de ce retour du balancier.

Mais la réalité me rattrapait violemment à chaque fin de mois, et l’urgence de décrocher un emploi d’ici mon éventuelle consécration était de plus en plus criante. Je me suis donc trouvé une jobine dans une de ces épiceries en vrac qui poussent comme des champignons à chaque coin de rue. Pour quatorze insignifiantes piasses de l’heure, je me suis magasiné une hernie discale avec acharnement, passant des journées entières à transporter des kilos de farine, de couscous ou de graines de tournesol, des bidons de vingt litres de savon à vaisselle, d’assouplissant à lessive ou de shampooing, suant à grosses gouttes dans mon masque de tissu empestant les épices et le patchouli.

Malgré les conditions exécrables et le fait que les deux maîtrises que je détenais faisaient de moi une employée beaucoup trop qualifiée pour simplement laver des entonnoirs graissés de beurre d’amande et de moutarde de Dijon, je demeurais sereine. Mon roman serait en librairie à l’hiver 2022, à temps pour le Salon du livre, et cela rendait tout moins pénible et moins humiliant. J’arrivais même à encaisser les remontrances injustifiées de mes supérieurs infantilisants sans trop grincer des dents. D’ici quelques mois, mon regard frondeur allait possiblement apparaître sur leur fil Instagram, ou peut-être allaient-ils m’entendre à la radio commenter avec ferveur le rôle de l’autrice – le mien, en l’occurrence – en cette époque post #MeToo. Ce jour-là, j’osais croire qu’ils allaient regretter de m’avoir reproché à différentes occasions mon manque de motivation sur le plancher, après plusieurs semaines d’heures supplémentaires obligatoires au sein d’une équipe incomplète. La vérité, c’est que je m’étais tuée à l’ouvrage au sein de leur entreprise opportuniste qui misait sur l’écoanxiété de leurs clients et la fin du monde imminente pour s’en mettre plein les poches. Tellement que j’en avais bâclé l’édition de mon livre.

Octobre 2021. Le constat de mon éditeur me fait l’effet d’une balle en plein cœur, même s’il était prévisible vu les circonstances dans lesquelles j’avais dû retravailler mon manuscrit : la publication n’était plus envisageable. L’épuisement avait teinté mes dernières corrections et la fougue initiale de ma plume avait laissé place à des phrases alambiquées conjuguées au passé simple. Ne restait de mon manifeste sur la jeunesse et la liberté qu’une courtepointe de chapitres rabibochés, juxtaposés les uns aux autres sans aucune finesse, dans l’empressement et la fatigue, sous l’influence des Vyvanse que j’avais réussi à me faire prescrire au cours de ma dernière session universitaire, pendant laquelle j’avais confondu trouble de concentration et emmerdement sévère.

Aux chiottes, le manuscrit; allô, la détresse. S’en est suivi une longue descente dans les bas-fonds de l’existentialisme. Qui étais-je, sans roman, et qu’allais-je faire de ma peau, maintenant? Larmoyante, j’ai supprimé de mon disque dur la dernière version de mon livre ayant mené à la résiliation de mon contrat avant de fermer le compte épargne que je réservais aux quelques sous que j’envisageais de faire en publiant. Si j’avais toujours su que je n’allais pas faire fortune en devenant autrice, je venais toutefois d’apprendre à la dure que la précarité financière pouvait sérieusement contrecarrer les ambitions littéraires les plus pures. L’acte d’écrire est un luxe qu’on ne peut s’offrir au salaire minimum.

À l’heure actuelle, je suis en sabbatique. Mon projet? Reprendre goût à la vie.

Pour ce faire, j’ai commencé par démissionner, avant d’enchaîner les nuits de douze heures et les tentatives avortées de séances méditatives. Je me suis mise aux casse-têtes, aussi; la plupart ont mille morceaux et sont d’occasion, gracieuseté de Renaissance. Je combats parfois l’envie gênante de me procurer le matériel nécessaire qui me permettrait de les coller sur un carton pour ensuite les afficher aux murs de ma chambre. Une montagne anonyme derrière un champ de lavande, deux enfants qui s’échangent un baiser par-dessus une clôture, Poudlard la nuit. Mes seules réalisations tangibles à ce jour. Vous dire la fierté qui m’habite.

Pour me sentir exister, ultimement, il m’arrive d’aller traîner dans une de ces boutiques pour jeunes professionnelles branchées dans l’unique but d’y voler un truc; un exfoliant corporel, une chandelle ou un parfum hors de prix. De retour chez moi, j’ajoute ma nouvelle acquisition aux précédentes, les étale en variant leur disposition, les classe selon leur ancienneté, leur grosseur, leur prix. Je contemple mes trophées ridicules, réalisant parfois en haussant les épaules que j’aurais pu me faire prendre et écoper d’un casier judiciaire pour avoir dérobé une huile essentielle ou un fouet à matcha. Que voulez-vous que je vous dise? On ne choisit pas la vie de criminelle, c’est elle qui vous choisit.

Le silence me renvoyant inexorablement ma propre médiocrité, je regarde du matin au soir des documentaires morbides sur YouTube. J’essaie d’oublier que j’ai envie de crever en écoutant le récit de proches ayant perdu une amie, une sœur, une fille dans des histoires de meurtres et de démembrements sordides. Je varie parfois mon répertoire en me tapant plusieurs épisodes de Sous écoute en rafale. En entendant pour la énième fois Mike Ward raconter qu’il a perdu sa virginité à onze ans, je peine de plus en plus à croire que l’anecdote est réellement inédite pour ses invités. J’envie toutefois l’aisance avec laquelle ils feignent la surprise et l’incrédulité. J’aimerais être aussi douée qu’eux pour faire semblant, affirmer à qui veut l’entendre que l’anéantissement de mon rêve romanesque, ça ne me fait plus grand-chose, qu’on apprend des épreuves de la vie et qu’à chaque porte qui se ferme, une fenêtre s’ouvre; dire que c’est correct, à vingt-huit ans, d’être dépendante financièrement de ses parents, que c’est plus ou moins la conséquence logique d’avoir un jour envisagé de vivre de son art, et que j’étais prête à pareille éventualité.

Pour maintenir la tête hors de l’eau, je me suis mise à déserter les réseaux sociaux, après avoir pris soin de masquer certains de mes amis virtuels dont l’ascension vertigineuse ne cesse de me rappeler qu’ils ont réussi là où j’ai lamentablement échoué. Leurs succès me faisant l’effet d’ongles crissant sur un tableau à craie, je n’assiste plus à aucune de leur soutenance de thèse, pas plus qu’à leurs conférences, colloques ou lancements. J’ai arrêté de suivre les pages de maisons d’édition, de revues traitant de littérature et d’appels de textes en tous genres. Je n’écoute plus les émissions culturelles à la radio, n’achète plus les romans québécois en lice pour les grands prix littéraires, n’en parcours plus les comptes rendus ni les critiques. Je ne lis plus du tout, en fait.

Et surtout, j’ai arrêté d’écrire.

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Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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