Rentrée littéraire 2022: Afrique-Antilles-Amérique noire (2/2)

Moins riche que les années précédentes, la rentrée littéraire de cette année propose 490 nouveaux titres, dont 345 romans français pour 135 étrangers. Le monde noir occupe une place privilégiée dans cette livraison littéraire d’automne. Deuxième volet de notre tour d’horizon.

Jules et Jim revu et corrigé, dans une Algérie en guerre

C’est un roman subtil et intelligent que propose la Franco-Algérienne Kaouther Adimi avec Au vent mauvais, son cinquième opus. La narration se déploie dans ces pages sur au moins trois dimensions : romanesque, historique et métafictionnelle.

Le roman est bâti autour de l’histoire de Tarek et Saïd, deux amis d’enfance, amoureux tous les deux de la fille rebelle de la voisine, Leïla. Mariée une première fois à 15 ans, celle-ci finira par épouser Tarek, qui lui demandera sa main au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Saïd, devenu journaliste, se vengera en racontant leur histoire intime dans un roman, qui fait scandale dans l’Algérie aux mœurs pour le moins conservatrices.

C’est l’écriture du roman de Saïd et son impact sur la vie de Tarek et Leïla que raconte le livre de Kaouther Adimi, sur fond de guerre, puis l’euphorie de l’indépendance jusqu’au basculement du pays dans la guerre civile dans les années 1990. A travers les destins croisés de ses personnages inspirés de l’histoire de ses propres aïeuls, l’auteur pose aussi la question des limites et des dangers de la fiction.

Première phrase : « Dans la nuit du 22 septembre 1972, un vent mauvais arriva du Sahara et recouvrit Alger d’une poussière rouge, qui se déposa sur les façades des immeubles, les toits des voitures, les feuilles des palmiers et les parasols des plages. »   

Au Vent mauvais, par Kaouther Adimi. Seuil, 265 pages, 19 euros.


Un maître-conteur au sommet de son art

Romancier et poète, Mia Couto est l’un des écrivains le plus importants du Mozambique. Fils d’un poète portugais connu, Fernando Couto, qui avait fui la dictature salazariste, Mia est né au Mozambique. Il a milité dans les années 1970 aux côtés du Frelimo dans la lutte pour la libération du Mozambique. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages dont plusieurs romans. Son dernier roman, Le cartographe des absences, s’inspire de la vie du père de Mia Couto. Aux dires mêmes de l’auteur, c’est le livre le plus autobiographique qu’il ait écrit.

« Je suis en visite à Beira, ma ville natale ; je suis venu à l’invitation d’une université. Depuis mon arrivée ici, je me suis rendu dans des écoles, j’ai rencontré des professeurs et des élèves, je leur ai parlé du sujet qui m’intéresse le plus : la poésie. » Ainsi parle Diogo Santiago, narrateur et poète de père en fils. Le retour au pays natal sera l’occasion pour le protagoniste de se remémorer les événements qui ont marqué son enfance à Beira dans les années 1970, sur fond de guerre de libération du Mozambique et la répression brutale des insurgés par le régime fasciste de Lisbonne.

Le narrateur retrace en particulier le voyage qu’il effectua avec son père journaliste à l’intérieur du pays où l’armée coloniale venait de commettre de terribles atrocités contre la population noire. La narration haut en couleurs et à plusieurs voix fait remonter à la surface des fantômes d’un passé certes révolu, mais dont les horreurs continuent de hanter le présent. Elle déclenche également pour le narrateur un processus de catharsis à travers lequel il reconstitue le puzzle de son enfance et ses origines.

Le cartographe des absences mobilise l’imagination et la poésie pour conjurer une des pages les plus brutales de l’histoire coloniale africaine. Un grand roman sous la plume d’un maître conteur au sommet de son art.  

Première phrase : « Nous avons tous deux ombres. »

Le cartographe des absences, par Mia Couto. Traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues. Editions Métailié, 350 pages, 2,80 euros.


Astor, Bak, Demba, Nil, Sami et les autres

Jeune banlieusarde qui a grandi entre les Yvelines et la Seine Saint-Denis, Diaty Diallo signe avec Deux secondes d’air qui brûle un premier roman impressionnant de justesse, bruissant de colère et puissant. Dans une langue parlée et inventive, la primo-romancière raconte la révolte de la jeunesse issue de l’immigration, exaspérée par sa marginalisation institutionnelle et la surveillance policière qui envenime son quotidien.

Les protagonistes du roman, Astor, Bak, Demba, Nil et autres Sami, sont représentatifs de cette jeunesse marginalisée de France et de Navarre. On les trouve dans les parkings, les friches, les toits des immeubles et les rues où ils traînent à longueur de journées et font les 400 coups. Ils sont régulièrement interpellés par la police, leurs papiers d’identité contrôlés. Parfois les contrôles sont musclés et virent en garde à vue dont les jeunes sortent bousillés. La révolte gronde. Lorsqu’une interpellation dérape, entraînant la mort d’un gamin, abattu à bout portant par les policiers, la cité explose…

La révolte des banlieues a été de maintes fois évoquée, théorisée, mais jamais peut-être racontée, comme le fait admirablement Diaty Diallo, dans son style en accéléré et dans sa langue essoufflée, rythmée par la colère comme le rap.    

Première phrase : « Derrière un grillage sans fin s’étend un terrain vague, zone d’habitat en devenir peuplée de jeunes pousses, de buissons et d’arbustes à qui les jours sont comptés. »

Deux secondes d’air qui brûle, par Diaty Diallo. Seuil, 174 pages, 17,50 euros.


L’art de se détacher des pesanteurs du réel

« Jouissif » et « picaresque » sont quelques-uns des adjectifs qui viennent à l’esprit  quand on cherche à qualifier La Dissociation, premier roman sous la plume de la philosophe et universitaire Nadia Yala Kisukidi. Spécialiste de Bergson et de la théorie postcoloniale, l’auteure a fait un pas de côté et a donné libre cours à son imagination en mettant en scène sur le mode fictionnel la vie et les errances d’une héroïne pas comme les autres.

Sortie tout droit de l’univers du conte, la protagoniste qui est aussi la narratrice du roman, est dotée d’un corps noir comme la pluie et l’éclair, qui refuse de grandir. Orpheline anonyme, elle vit avec sa grand-mère. A la maison, elle doit supporter les acharnements de l’aïeule pour la faire grandir à tout prix, alors qu’au collège pleuvent les invectives et les moqueries de ses camarades, qui l’appellent « la naine ».

La vie de l’adolescente bascule lorsqu’elle découvre qu’elle a un don, celui de se détacher des pesanteurs du réel et de se réfugier dans d’autres espaces-temps. Fort de ce nouveau talent, à la fois inné et acquis, le personnage va quitter la maison en briques de sa grand-mère et s’évader dans le vaste monde à la recherche de son destin. L’aventure commence. C’est cette histoire d’une folle traversée d’un monde poétique et turbulent, bruissant de menaces et de promesses que le lecteur découvre dans les pages de ce grand et beau roman d’apprentissage.

Première phrase : « Je suis née dans une ville d’Europe. »     

La Dissociation, par Nadia Yala Kisukidi. Seuil, 343 pages, 20 euros.


Blanche ou noire, telle est la question

On est jamais déçu avec Toni Morrison. Son livre  Récitatif, qui vient de paraître en français, ne déroge pas à la règle. Ce bref volume d’une centaine de pages est composé d’une longue nouvelle, la seule d’ailleurs que Morrison n’ait jamais écrite, et d’une postface par Zadie Smith sur l’art narratif du Prix Nobel de littérature américain.

Thème : La question de la race comme code, comme source de moult drames sociaux et psychologiques est au cœur de l’œuvre de Toni Morrison. Elle est aussi le thème que l’écrivaine développe dans les pages de Récitatif, avec ce sens inné d’économie et de maîtrise narrative qui caractérise toute son oeuvre.

L’histoire : Twayla et Roberta se sont connues à l’âge de 8 ans, dans un orphelinat de New York. L’une est blanche et l’autre noire, sans que l’on sache qui est qui. Les deux gamines ont en commun d’avoir été abandonnées par leurs mères, alors que les autres enfants de l’institution sont de véritables orphelins. Elles partagent la même chambre, seront inséparables pendant les quatre mois qu’elles passent à l’orphelinat, avant de partir chacune de son côté.

Leurs chemins vont se recroiser à de nombreuses reprises dans leur vie adulte. Mais leurs retrouvailles se révèlent toujours malaisées, car les fillettes devenues désormais femmes ne se situent pas du même côté de la barrière sociale. Leurs antagonismes, racontés avec éclat et précision, sont autant d’indices offerts aux lecteurs pour qu’ils puissent reconstituer le puzzle de l’identité sociale et raciale de chacune des deux protagonistes.

Blanche ou noire, telle est la question.

Première phrase : « Ma mère dansait toute la nuit et celle de Roberta était malade. »

Récitatif, par Toni Morrison. Traduit de l’anglais par Christine Laferrière. Editions Christian Bourgois, 122 pages, 14 euros.


La légende de « la Messie noire »

On ne présente plus Scholastique Mukasonga. Romancière rwandaise, auteure de 5 romans et plusieurs recueils de nouvelles, elle a obtenu le prix Renaudot pour son beau roman Notre-Dame du Nil (Gallimard, 2012) dans lequel elle dépeignait, à travers les vexations et les harcèlements subis par les élèves tutsis dans le pensionnat pour filles dont elle fut élève autrefois, la descente inexorable de son pays dans l’horreur du génocide (1994).

Installée en France depuis le début des années 1990, l’écrivaine échappa elle-même au destin funeste réservé à sa communauté mais perdit 37 membres de sa famille lors du terrible massacre. Comment s’étonner alors que l’Histoire de son pays occupe une si large place dans l’œuvre de Scholastique Mukasonga ? Evoquant la disparition de ses proches, celle-ci a confié au Monde qu’écrire était sa manière de leur rendre hommage, ses livres sont « leurs sépultures, leurs tombeaux de papier ».

Le Rwanda est encore et toujours le décor de Sister Deborah, le nouveau roman de Scholastique Mukasonga qui paraît en octobre. Il aborde l’histoire moderne du Rwanda sous un angle féministe, à travers la légende de l’héroïne éponyme, Deborah, prophétesse et thaumaturge, qui fut brûlée vive pour sorcellerie. Au début du siècle dernier encore, celle-ci parcourait les montagnes et les plaines de l’Afrique centrale et orientale proclamant l’arrivée prochaine du Messie. Plus important encore, affirmait-elle, le Messie sera cette fois une Femme noire.

La légende de la Sister Deborah est racontée par une universitaire brillante, missionnée par des matrones disciples de la prophétesse de mettre au monde la Messie attendue. Miss Jewels, acceptera-t-elle de participer à l’accomplissement de la prophétie ? L’avènement de la République des femmes dépend de son bon vouloir. C’est une écrasante responsabilité…

Première phrase : « Quand j’étais petite fille, je tombai souvent malade, plus souvent en tout cas que mes frères et mes sœurs. »

Sister Deborah, par Scholastique Mukasonga. Gallimard, 146 pages, prix non indiqué.


Coup de foudre à Londres

Lui, il est photographe amateur. Elle, danseuse. Elle a été, un temps, la fiancée d’un de ses amis proches. Ils sont noirs tous les deux et se rencontrent pour la première fois dans un pub, quelque part dans le Sud-Est londonien. C’est ce qu’on appelle sans doute un coup de foudre, mais les intéressés ont du mal à se dire qu’ils se plaisent, qu’ils s’aiment.

L’Anglo-Ghanéen Caleb Azumah Nelson dont Open Water est le premier roman, décrit avec une sensibilité délicate et moderniste la montée de l’amour, qui n’est pas que du désir. L’huis clos des deux amants évolue sur fond de violences et peurs, qui mettent à rude épreuve leur amour naissant.

Open Water, qui a été primé outre-Manche par le prix Costa pour le premier roman, ne se réduit pas à sa dimension romantique. L’histoire d’amour est doublée dans ces pages d’une méditation sur le racisme, la masculinité, et le corps noir réduit à sa couleur et aux stéréotypes. Enfin, l’emploi de la deuxième personne du singulier englobant le narrateur et le lecteur, n’est peut-être pas étranger à la proximité que nous ressentons avec l’univers précaire et poétique du talentueux Caleb Azumah Nelson.

Première phrase : « Un calme étrange régnait dans le salon de coiffure pour hommes. »

Open Water, par Caleb Azumah Nelson. Traduit de l’anglais par Carine Chichereau. Denoël, 208 pages, 19 euros.


Les déboires d’un homosexuel noir en pleine crise identitaire

Real life est le premier roman sous la plume d’un scientifique en train de se reconvertir en littéraire. Son auteur, l’Américain Brandon Taylor, l’a écrit lorsqu’il était encore doctorant en biochimie cellulaire à l’université de Wisconsin, avant qu’il laisse tomber les études scientifiques pour participer au célèbre atelier d’écriture d’Iowa. Les dilemmes et les interrogations de l’auteur sont à l’origine de Real Life, largement autofictionnel. Wallace, son héros et le double de l’auteur, se trouve à un tournant de sa vie, tournant professionnel, sentimental,  familial et peut-être plus encore. Le roman brosse le portrait d’un homosexuel noir en pleine crise d’identité.

L’action se déroule dans un milieu universitaire, majoritairement blanc. Au département de biologie cellulaire où il poursuit ses études doctorales, Wallace est régulièrement en butte à des attitudes racistes et paternalistes de la part de ses pairs. Ses travaux d’expérimentation au laboratoire sont sabotés par des collègues racistes et homophobes, mais son hiérarchie ne semble pas très sensible à ses déboires. Dégoûté par le traitement qui lui est réservé, Wallace décide d’aller retrouver son groupe de camarades dont le beau Miller, censé être un straight, mais avec qui Wallace entretient une liaison qui n’est pas que platonique. Le long weekend d’automne, riche en festivités, ne fait que commencer.

A la fois « campus novel » et roman d’apprentissage, Real Life est construit comme une tragédie grecque, avec son unité de lieu (campus universitaire), son unité de temps (un long weekend) et son unité d’action (crise identitaire et amoureuse). La prose élégante et introspective de Taylor n’est pas sans rappeler La Chambre de Giovanni de James Baldwin. Le roman qui a été aussi comparé à La Promenade au phare de Virginia Woolf, fut finaliste du prestigieux Man Booker Prize 2020. Attention, talent !  

Première phrase : « Par une fraîche soirée de fin d’été, Wallace, dont le père était décédé depuis plusieurs semaines, décida d’aller retrouver se amis sur la jetée, après tout. »

Real Life, par Brandon Taylor. Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié. Editions La Croisée, 303 pages, 21,90 euros.

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Rentrée littéraire 2022: Afrique-Antilles-Amérique noire (2/2)