Antonythasan Jesuthasan (Shoba Sakthi) : puissante voix tamoule

Antonythasan Jesuthasan © DR

   Si ‘Dheepan’ l’a fait découvrir en France en tant qu’acteur, Antonythasan Jesuthasan (alias Shoba Sakthi) est avant tout un écrivain. Un grand écrivain tamoul qui documente la terrible guerre civile sri-lankaise dans un pays qui en a très peu entendu parler (qui s’y est très peu intéressé). ‘Dheepan’, le film choc de la Croisette en 2015, fut d’ailleurs le premier film tricolore d’envergure à traiter de cette nouvelle communauté accueillie en France à partir des années 90, à évoquer sa véritable histoire, ses traumatismes profonds. 

Son premier livre paru ici, ‘Shoba, itinéraire d’un réfugié’, est important pour saisir objectivement les ressorts et le déroulement d’un drame qui s’est étiré sur près de trente ans et n’a pas fini d’hanter les mémoires de ses victimes (si discrètes).

 Il est important pour accéder à ses ouvrages suivants plus complexes qui, sous des formes différentes (nouvelles, romans), traitent toujours des vies tamoules détruites, soumises ou poussées à l’exil, du délitement d’une nation qui avait jusqu’alors réussi à vivre en paix avec ses différentes ethnies et religions, mais avec une maîtrise de l’art narratif, de la fable et de l’ambiguïté permanente qui le pose en fer de lance de la littérature sri-lankaise. Car au delà de la chronologie des faits, l’écrivain tamoul interroge sans cesse le poids de la mémoire, du passé, dans la vie de ses personnages (féminins ou masculins) inexorablement définis dans le même temps par la force et la fragilité. Par la mélancolie, aussi. 

Des personnages emportés par des forces qui les dépassent, les condamnent, limitent leur libre-arbitre au presque rien. Déracinés et forcés du jour au lendemain à s’intégrer à une société dont les codes sont souvent à l’opposé de leur culture, réduits à survivre dans des emplois sous-qualifiés et humiliants, se reposant sur la seconde génération pour espérer atteindre la si évoquée ces temps-ci « parfaite intégration ». 

D’aucuns pourraient croire que l’écrivain/acteur est devenu le porte-voix des réfugiés tamouls en France mais, ce serait mal connaître les complexités de la politique sri-lankaise.

Même au sein de la diaspora, beaucoup ne lui pardonnent pas d’amocher le trop joli portrait de ce mouvement au nom terrifiant chapeauté par un chef-idole, mouvement repeint en « libérateur » quand il n’était plus devenu qu’un autre germe dictatorial, sanguinaire et raciste. 

Accusé d’un côté de cibler constamment le gouvernement cingalais, il l’est tout autant de l’autre par ceux qui ne supportent pas qu’il informe de la nature anti-démocratique des Tigers of Tamil Eealam, qu’ils ont eux soutenus jusqu’au bout, même à distance. 

Antonythasan Jesuthasan n’en a cure : il creuse son sillon tant avec sa plume qu’avec ses rôles, artisan de l’Art, intellectuel engagé, observateur et critique sans tabou des mécanismes humains qui ont mené (qui mènent ) aux catastrophes.

Des interrogations qui dépassent le cadre sri-lankais. Bien évidemment… 

– ‘Shoba, itinéraire d’un réfugié’ : de la guerre civile sri-lankaise aux marches cannoises 

      « C’est seulement en 1979 que j’ai compris que désormais la guerre ferait partie de notre quotidien. Un jour, la police cingalaise a arrêté deux rebelles tamouls, les a torturés, puis leur a coupé la tête. Pour se débarrasser des cadavres, ils les ont jetés sur le bord de la route à l’entrée de mon village. Au matin, j’ai vu tout le monde se précipiter. Aujourd’hui encore, je me rappelle les noms de ces deux rebelles : Inpam et Selvam… C’était ma première confrontation avec la guerre. J’avais alors douze ans et mon enfance s’achevait brutalement. »
Shoba, itinéraire d’un réfugié’ n’est pas un roman d’Antonythasan Jesuthasan mais son autobiographie, écrite de concert avec la journaliste et auteure Clémentine V.-Baron (l’acteur/écrivain ne maîtrisant pas encore la langue de Molière). La puissance du souffle de l’écrivain sri-lankais – que les lecteurs français découvriront vraiment avec ‘Friday et Friday’ – n’est pas vraiment perceptible ici, la rencontre avec les éditions Zulma n’ayant pas encore eu lieu (et donc la possibilité de traduire en français les textes tamouls du prolixe ancien combattant du LTTE). 

« C’est pendant cette période de grande solitude [après son départ du mouvement], à dix-neuf ans, que j’ai commencé à écrire des poèmes et des nouvelles. Ma colère ne s’était pas éteinte, mes textes critiquaient toujours le gouvernement du Sri Lanka. »
Le récit détaillé du parcours d’Antonythasan Jesuthasan, d’un paisible village proche de Jaffna aux redoutables camps d’entraînement des Tigres, de la désillusion face aux meurtres des civils à la fuite vers la Thaïlande puis à l’exil en France, est pourtant essentiel pour qui veut aborder par la suite son œuvre. 

Pour qui veut comprendre le déclenchement et le déroulement d’une guerre civile qui se sera étendue sur presque trente ans et aura ravagé des centaines de milliers de familles dont certaines, réfugiées, sont devenues de nouvelles richesses humaines pour notre pays. 
Le manque de documentation sur le sujet en France rend essentiel cet ouvrage de 2017 pour qui souhaiterait y voir plus clair (et plus généralement ensuite toute l’œuvre en construction de celui qui se fait aussi appeler Shoba Sakthi et qui a explosé en tant qu’acteur dans ‘Dheepan’, de Jacques Audiard en 2015). 

Antonythasan Jesuthasan © Martin Lagardère

« Au Sri Lanka, il y a quatre groupes ethniques : les Tamouls, les Cingalais, les musulmans et ceux qu’on appelle les ‘Up country’ – des Tamouls d’origine indienne, qui vivent dans la région montagneuse au centre du pays. Une profonde rivalité divise les populations cingalaise et tamoule. D’abord, pour des questions religieuses : les Tamouls sont majoritairement hindouistes, tandis que les Cingalais sont bouddhistes. Mais les relations ont été envenimées par l’administration coloniale britannique qui, pour garder le contrôle sur la population, a choisi de favoriser, entre les deux principales ethnies, celle qui était en infériorité numérique : les Tamouls. ‘Diviser pour mieux régner’. Au milieu du XXe siècle, le départ des colons a fait ressurgir les tensions. 
En 1972, William Gopallawa a été élu premier président du Sri Lanka indépendant, mais à cette époque le Premier ministre bénéficiait encore d’un pouvoir supérieur. Sirimavo Bandaranaike – la première femme du monde à prendre la tête d’un gouvernement – tenait ce rôle. Une nouvelle Constitution qui, par vengeance, accordait tous les privilèges aux Cingalais a été adoptée. Nous, les Tamouls, n’avions plus aucun droit ! L’admission dans les écoles est devenue sélective, les terres agricoles étaient attribuées en priorité aux Cingalais, nous n’avions plus accès aux aides médicales et il était quasiment impossible de trouver un emploi… Toutes les opportunités étaient pour les Cingalais. Et bien sûr, il n’y avait aucun représentant tamoul au pouvoir. Quelques mois après les élections, les étudiants tamouls ont protesté contre le nouveau gouvernement. Petit à petit, la situation politique s’est dégradée et, trois ans plus tard, la petite rébellion estudiantine s’était transformée en une lutte armée, dirigée par plusieurs groupes rebelles. Ces mouvements séparatistes revendiquaient la création d’un État indépendant pour les Tamouls, au nord et à l’est du pays. L’un d’eux en particulier était connu pour l’efficacité de ses attaques et son organisation. Ses membres se faisaient appeler ‘les Tigres de la libération tamoule’ (LTTE, Liberation Tigers of Tamil Eelam).
En 1975, le leader des Tigres, Velupillai Prabhakaran, à peine âgé de vingt et un ans, a franchi le pas de l’assassinat politique en tuant de ses propres mains le maire de Jaffna. Cet événement marqua le déclenchement de la guerre civile. J’avais sept ans, j’allais entrer à l’école primaire. À partir de ce jour, presque chaque semaine il se passait un drame à Jaffna. Les membres du LTTE ont commencé à s’en prendre à des personnalités du gouvernement cingalais, ainsi qu’à sa force de police, et, comme ils n’avaient pas de moyens, ils multipliaient les braquages des banques pour acheter des armes et du matériel. Le gouvernement perdait le contrôle. En 1977, il encouragea la population cingalaise à se retourner contre les Tamouls. Il y eut des émeutes ultraviolentes dans tout le pays. Les gens s’entretuaient dans la rue et mouraient abattus comme des chiens. La guerre était officiellement déclarée, j’avais dix ans. […] Les militaires étaient les pires. Certains jours, à Jaffna, ils passaient en voiture et mitraillaient la foule au hasard… »
Si la montée inéluctable des antagonismes entre les communautés cingalaises et tamoules – qui allait mener à l’une des plus sanglantes guerres civiles de la fin du siècle – y est solidement documentée, ‘Shoba’ est également l’occasion d’en connaître plus sur les mœurs d’un pays souvent désormais réduit par les touristes occidentaux à une succession de clichés sur ses plages paradisiaques, sa nourriture enthousiasmante, ses paysages enchanteurs.

Ainsi, sur les castes et l’union impossible entre le jeune Antonythasan et la délicate Siriyani :
« Mes parents n’accepteraient jamais une Cingalaise parmi nous, et toutes les raisons allaient à l’encontre de notre amour : elle était plus âgée que moi, j’étais trop jeune pour me marier (les hommes se marient autour de trente ans au Sri Lanka) et ma sœur était encore célibataire (la tradition exige qu’un garçon ne se marie pas tant que ses petites sœurs n’ont pas quitté la maison). Enfin, une dernière raison nous séparait : nous n’étions pas de la même caste. Au Sri Lanka, il faut se marier avec une personne de sa caste, sinon la société refuse votre union. Quant au fait d’être ensemble sans être mariés, n’en parlons pas… C’était un crime !
Si les gens l’apprenaient au village, nous risquions de devenir des ‘intouchables’. 
Toutes ces règles et ces coutumes sont le poison de notre société. 
Pourtant, aujourd’hui encore, elles se perpétuent dans les communautés tamoules au Sri Lanka et à l’étranger. »

Ce qui mène l’écrivain à souligner qu’au Sri Lanka le problème n’est pas tant celui d’une lutte des classes qu’une lutte des castes. 

© ‘Shoba, itinéraire d’un réfugié’, Livre de Poche ed.

Des jeux troubles et changeants du voisin indien avec le mouvement séparatiste tamoul, de la résistance au gouvernement cingalais au dessillement définitif sur ce qu’était en train de devenir le mouvement séparatiste : Antonythasan Jesuthasan n’omet aucun détail sur sa réflexion de l’époque, sur son sentiment étouffant d’être pris en tenaille par deux forces mortifères, qui le mèneront en 1987 à quitter, au péril de sa vie, les Tigres. Il ne le savait pas alors mais il s’apprêtait à épouser une vie d’exilé, définitive, teintée de misère et d’un persistant sentiment d’insécurité. Tout retour au pays étant rendu impossible par la victoire cingalaise et par la mémoire longue et revancharde de ses anciens camarades tamouls. 
« Bientôt embarqués dans l’engrenage de la vengeance, nos chefs nous ont ordonné d’attaquer les villages cingalais aux frontières de la zone tamoule. “Tirez sur tout ce qui bouge !”, tel était l’ordre de ces raids punitifs. Comment en étions-nous arrivés là ? Aveuglés par la violence, rendus sourds par la discipline de fer qui régnait dans le mouvement, nous foncions tête baissée… Dans ces cas-là, tu n’es plus toi-même. Tu n’es même plus un homme, tu es un soldat. »
Des mots qui résonnent étrangement à nos oreilles maintenant que l’invasion de l’Ukraine par la Russie nous rappelle, à nous Européens facilement oublieux, ce que signifie réellement le mot ‘guerre’.
« Plus de deux cent civils ont péri sous nos balles. ‘Nous étions censés nous battre pour être indépendant, pour créer un État socialiste où tous seraient égaux. Et maintenant, notre mouvement tuait des familles cingalaises ? Ce n’était plus de la rébellion, ce n’était rien d’autre que du racisme. Notre leader, qui nous dirigeait depuis l’Inde, devenait paranoïaque, assoiffé de pouvoir, c’était une vraie dictature. »
Des prisons thaïlandaises à la plongée dans l’alcool, à la perte de sens de sa vie, Antonythasan Jesuthasan livre les détails douloureux de son parcours, soulignant l’hypocrisie du traitement des migrants en Thaïlande, susceptibles d’obtenir des visas temporaires mais qui ne les protègent nullement des rafles policières. 

« Ma vie en Thaïlande suivait ce cycle : Quand mon visa arrivait en fin de validité, j’allais quelques jours au Laos – moins cher que Singapour – pour le faire renouveler, puis je revenais à Bangkok. Entre le prix des visas et celui des transports, ces allers-retours à l’étranger absorbaient toute la somme allouée par l’agence pour les réfugiés. Ce cercle vicieux était absurde et, bientôt, j’ai commencé à m’endetter. Je me sentais perdu et en échec. Siriyani me manquait terriblement. Au début, ses lettres me redonnaient espoir, m’apportaient la force dont j’avais besoin pour ne pas sombrer, mais, petit à petit, nos échanges se sont espacés. Nous avons fini par perdre contact… Il en a été de même avec ma famille : je ne voulais pas qu’ils sachent ce que j’étais en train de devenir. »

Comment l’écrivain, qui semblait définitivement maudit, est-il sorti des geôles thaïlandaises, est-il parvenu à entrer en France, à obtenir le statut de réfugié puis par – retournement hallucinant du destin – à être repéré dans le quartier de La Chapelle par l’équipe de tournage de ‘Dheepan’ ? 

‘Paris Métèque’ © Gaël Faye

De la déchéance programmée par une Histoire injuste au triomphe sur les marches de Cannes, des petits jobs alimentaires parisiens aux rayons des librairies nationales ? Il faudra découvrir ce livre intime sur un parcours unique pour le comprendre. 

Bien entendu, en creux, un ouvrage qui traite des destins des réfugiés, des migrants, tous à la merci des administrations pointilleuses; mais aussi des humeurs des populations elles protégées mais chauffées à blanc par de plus en plus nombreux politiciens démagogues. 

En somme : un texte fort bienvenu en ces temps de choix civilisationnels en France. 

Après l’attribution de la Palme d’Or en 2015, de nombreux journalistes s’étonnèrent de l’air peu impressionné de l’acteur/écrivain face aux flashs et aux dorures des palaces. L’homme à la démarche légèrement claudiquante (souvenir d’une méchante embuscade) était sans doute déjà ailleurs. Tourné vers son passé, sa famille, ses camarades tombés ou refoulés, renvoyés vers un Sri Lanka qui les cueillerait avec des menottes à leur descente d’avion. 

DHEEPAN (Official Trailer) Jacques Audiard Palme d’Or © Filmcoopi Zürich

« J’ai tant de noms que je me demande parfois qui je suis. Qu’est-ce qu’un prénom dit de nous ? Quelle part de notre identité représente-t-il ? Eswaran, Antony, Manyan, Shoba… Je réponds à chacun d’eux, chacun est une partie de moi. Mes parents aimaient bien ‘Eswaran’, mais ce prénom hindou n’aurait jamais été accepté par un prêtre chrétiens. Ils me baptisèrent donc ‘Antonythasan’, tout en m’appelant ‘Eswaran’ dans l’intimité du foyer. »

Peut-être était-il en fait plutôt intérieurement tourné vers l’avenir. Se demandant ce qu’il pourrait bien faire de tout ce cirque clinquant, soudain, auquel il assistait. Qui le sauvait, certes. Nul doute. Mais qui ne suffisait pas à panser ses trop nombreuses plaies. À alléger la mémoire trop lourde du jeune Eswaran

— ‘Shoba, itinéraire d’un réfugié’, d’Antonythasan Jesuthasan et Clémentine V.- Baron, ed. Le Livre de Poche —

‘Friday et Friday’ d’Antonythasan Jesuthasan : l’exil à vif

Du métro aérien de La Chapelle, quartier parisien familier aux Tamouls de la capitale, au village sri-lankais de Nallaankulam, arrosé par les bombes de l’armée régulière; d’une pension protectrice de Colombo à un bouge singapourien abritant mille oiseaux de nuit aux cœurs abîmés; du fin fond d’une jungle ceylanaise, zone d’influence de guérilleros bras cassés se rêvant Tigres, au hall d’immeuble d’une banlieue du 93 en passant par l’aéroport de Francfort envahi par la peur ou encore par le quartier lisboète de la Baixa, théâtre d’une rencontre sensuelle improbable : ‘Friday et Friday’  se joue des kilomètres et des frontières comme pour mieux imposer au lecteur le sens de la mobilité propre à son narrateur. 

Car quoi de plus commun que la mobilité lorsqu’on est un réfugié ? 
Au cœur de ce recueil de nouvelles d’Antonythasan Jesuthasan, acteur-révélation de ‘Dheepan‘, palme d’Or 2015 au Festival de Cannes), publié aux éditions Zulma et traduit du tamoul : le Sri-Lanka. Le Sri-Lanka et l’exil, chevillés au corps.

© F.L

Point d’envolées lyriques ici sur les paysages perdus de la ‘Larme de l’Inde’. Pas plus de folklore facile façon fête annuelle de Ganesh à Paris, histoire d’attirer les curieux un poil paresseux. Encore moins de lamentations sur les petits boulots enchaînés par l’auteur/narrateur, maîtrise approximative de la langue oblige. Non. Jesuthasan entre dans le vif du sujet dès la première page : la guerre, ses horreurs, ses séquelles. La fuite, la survie, la mémoire. 

La vie d’après, au jour le jour, loin de sa terre. L’écriture pour béquille, l’écriture comme seul but.

© F.L

Antonythasan Jesuthasan, avant de trouver refuge en France et d’exploser (un peu par hasard, via un casting sauvage à La Chapelle) face à la caméra de Jacques Audiard, a eu un parcours singulier. Né en 1967 au Sri-Lanka, il devient enfant soldat au sein du Mouvement des Tigres Tamouls (LTTE), organisation séparatiste luttant pour la création du Tamil Eelam, un État indépendant dans l’Est et le Nord du pays, majoritairement peuplé de Tamouls de religion hindoue (18 % de la population du pays). La sanglante guerre civile entre les Tigres et le pouvoir cinghalais (bouddhiste) s’étendra de 1983 à 2009 et s’achèvera par la victoire du pouvoir en place. 70.000 morts, 140.000 disparus et autant de familles détruites, la majorité des victimes étant des civils tamouls, les Tigres s’étant peu à peu transformés (après avoir été vus comme des libérateurs), en oppresseurs-racketteurs prompts à assassiner sur simple soupçon – ce qui poussera l’écrivain-combattant à fuir. De l’autre côté, la répression féroce du gouvernement. Pris en étau, beaucoup de parents rescapés s’endettèrent pour payer des passeurs afin de permettre à leur fils, leur fille, de tenter vie meilleure en Europe (majoritairement en Angleterre), loin de ce chaos. Ici en France, la majorité de ces réfugiés tamouls vit en Ile-de-France, travaillant souvent dans les cuisines de nos brasseries, peuple discret et pourtant porteur de tant d’histoires encore tues. Jesuthasan  pourrait bien, auteur de quatre romans, de nouvelles, de pièces de théâtre et d’essais non encore traduits en français, devenir le scribe de leur épopée. 

“Dans la salle de maternité, à l’hôpital du village, dès qu’elles entendirent le bourdonnement, les femmes qui étaient allongées sur leur lit se glissèrent aussitôt dessous. Quand le bourdonnement s’amplifia, elles se mirent à hurler. Une jeune femme qui faisait les cent pas pour supporter les douleurs courut s’enfermer aux toilettes en se tenant le ventre. La petite Dushyanthi qui se tenait au chevet de sa mère, sauta sur le lit pour se réfugier auprès d’elle sous la moustiquaire et ferma les yeux. Elle s’y croyait sans doute à l’abri d’une bombe de cent cinquante kilos.
Les deux avions venus du Sud jaillirent d’entre les nuages, piquèrent à la verticale dans un bruit de tonnerre sur l’hôpital de Moulai et le pilonnèrent. Sous le souffle des explosions, les tuiles tournoyaient en tout sens comme des feuilles de papier. La salle de maternité s’emplit d’une fumée de soufre. Cela ne faisait que dix-neuf minutes que Diana était née.”
Diana gardera toute sa vie, en souvenir de cette arrivée morbide au monde, un syndrome sans nom. Un syndrome fatal. Au moindre bruit un peu fort, deux ou trois bâillements lui déchirent la bouche, ses oreilles se bouchent puis elle se statufie entièrement. Pétrifiée, littéralement. 
Mais ce récit est-il vrai, cette Diana existe-t-elle seulement ou n’est-elle qu’une invention d’un demandeur d’asile extrapolant sans vergogne dans le bureau du magistrat français chargé de lui octroyer ou non le sésame : le statut de réfugié politique ?
Car Antonythasan Jesuthasan ne s’interdit aucun sujet. À travers ces six longues nouvelles qui se rapprochent souvent du conte, il aborde aussi bien la paranoïa des exilés entre eux (quel était ton mouvement ? Quel rôle as-tu joué ?), encore hantés par le souvenir de la délation, même si la guerre est finie, là-bas. L’amateurisme de certains guérilleros non-inféodés aux Tigres, plus charlots utopistes que révolutionnaires efficaces (via une hilarante nouvelle inspirée de Tolstoï et de Maupassant). La distance qui s’instaure avec la famille restée au pays et les demandes maladroites d’argent. La sexualité, aussi, qui s’explore bien mieux loin du regard d’une société toujours fort conservatrice. La vie en banlieue parisienne, ses propres règles (coup de griffe au passage à Nicolas Sarkozy, à son fameux Karcher sous le bras). 

© F.L

Friday et Friday‘ est une vraie découverte. Un auteur puissant au souffle singulier, au style abouti (la fin de chaque nouvelle laisse porte ouverte à diverses interprétations) s’y révèle, regard acéré mais tendre, qui donne le sentiment de savoir qui il est, indifférent aux postures sociales, aux honneurs qui arrivent ou n’arrivent pas, aux chausse-trappes de son existence actuelle qui ne seront jamais qu’écume, bien sûr. Porté à la fois par une appétence pour les autres, via ses mille et un voyages, et en même temps totalement habité par ses lourds souvenirs. 

Par une nostalgie pour cette île qu’il ne reverra sans doute jamais (et comme un parfum persistant de solitude). Mais cela, il faut le deviner, le lire entre les lignes. Car ce survivant doté de tant de talents a l’élégance et la fierté (si propre au peuple tamoul) de ne pas en jouer. Ses personnages atypiques, parfois burlesques, se chargent d’amener de la légèreté là où les poings pourraient se serrer. 

Espérons que les éditions Zulma (ou une autre maison) prendront le pari de traduire ses autres œuvres. Car ce pari-ci, la traduction-publication de ce recueil, est totalement réussi.

GAËL FAYE – PARIS MÉTÈQUE © Gaël Faye

Friday et Friday‘ : un livre à ne pas rater, enfin le récit d’une guerre civile ici peu connue. Et au-delà du Sri-Lanka, en ces temps de chasse aux migrants, pour se rappeler que derrière chaque réfugié se cache une histoire forcément terrible. Qu’il est certes possible d’ignorer volontairement mais, dont il serait criminel de nier l’existence. 

Antonythasan Jesuthasan : une belle découverte, un grand écrivain que l’on a juste envie, après avoir lu, d’appeler respectueusement ‘anna’.

— ‘Friday et Friday‘, d’Antonythasan Jesuthasan, aux éditions Zulma —

 
                                    – Deci Delà –

– ‘La Sterne rouge’, d’Antonythasan Jesuthasan. Sri Lanka : le chant d’Ala

      Un écrivain tamoul, réfugié politique en France. Une femme mystérieuse; un rendez-vous à l’étage discret d’un café parisien, proche du Panthéon (le sanctuaire tricolore des grands). Le dossier de plusieurs milliers de pages, noircies d’une écriture de fourmi jusque dans leurs marges. Il change de main : le manuscrit d’Ala – nom de guerre ‘la Sterne rouge’ – vient de trouver son traducteur. 

Sterne rouge’ : étonnant surnom pour une Tigresse noire. 

« Plus petite que le coucou, la sterne est l’oiseau capable de voler le plus loin. Elle peut traverser la terre de pôle en pôle. »

© Chandraguptha Thenuwara

Ala a certes en commun avec l’hirondelle des mers et des mangroves la gracilité du corps, l’amour du chant et une volonté de fer, mais elle a surtout pour elle une force forgée par les drames cumulés. Ceux du Sri Lanka, qui se confondent à présent sans distinction avec les siens. 

« Ma mère, dont tous les membres tremblaient encore une minute avant, a recouvré ses forces et l’énergie d’une poule défendant son petit. Elle m’a poussée par terre en me couvrant de son corps. […] Je me blottissais sous Maman comme un bébé dans le ventre de sa mère. J’aurais tellement voulu y retourner ! »

La légende du cruel roi de Kandy, de son Premier ministre et de sa famille suppliciés de surgir.

« Alors qu’elle exécute la sinistre besogne, Kumarihami pleure en chantant :
   Lampe resplendissante de beauté, de vertu 
 nectar du ciel,
Enfant chérie portée dans l’océan du ventre
  maternel,
J’ai mis dans le mortier ton corps magnifique,
Et saisi le pilon au pommeau métallique.
Le sang et le lait de ta bouche s’échappent 
  Car c’est ta mère qui te frappe ! »

© Chandraguptha Thenuwara

Pas de marche arrière possible pourtant. La haine grignote chaque jour un peu plus d’espace sur l’île du sous-continent indien, dans le cœur de ses habitants. Après plus d’un millénaire de cohabitation, les Cingalais bouddhistes (majoritaires) ont décidé, sous l’impulsion du gouvernement débordé par les attaques des groupes séparatistes, d’en finir avec les Tamouls. Les massacres des civils hindous dans les rues des grandes villes, et bientôt même dans les villages perdus, se multiplient dès 1977, poussant de facto la population tamoule à soutenir des groupes dont elle rejetait pourtant jusqu’alors les méthodes violentes (assassinats politiques, cibles officielles, policières et civiles, attentats suicide bientôt), en particulier le plus efficace d’entre eux : le féroce LTTELiberation Tigers of Tamil Eealam, qui aspire à la création d’un État tamoul indépendant au nord et à l’est du pays, l’Eelam, et qui gagnera bientôt le titre de guérilla la plus redoutable au monde (fichée terroriste quasiment partout). 

«   La tête me tournait. Je suis tombée à la renverse. J’ai senti mon corps s’élever au-dessus de celui de mon frère. De la terre était entrée dans ma bouche. Je l’ai avalée. […] La mort de mon frère m’obsédait. Qui l’avait tué ? Les militaires ou les Tigres dont nous avions étanché la soif ? Quelqu’un nous avait-il vus leur offrir à boire ? Nous n’avions peut-être pas eu affaire à des Tigres, mais à d’autres personnes déguisées en Tigres… Fallait-il tout raconter à Maman ? Garder le silence ? Toutes ces questions me donnaient le vertige.
L’odeur de cette mort flottait autour de moi. Jamais mon frère n’aurait fait de mal à une mouche, jamais je ne l’avais vu s’emporter. Toutes les fois où je lui donnais des coups, et je ne les compte plus, il ne répliquait pas, n’allait pas se plaindre à notre mère, mais se contentait de prendre la fuite. Qui pouvait avoir envie de lui couper la tête ? »

Pour avoir fourni de l’eau à de jeunes adolescents assoiffés dans la jungle (qui s’avéreront être de jeunes Tigres), le doux frère d’Ala finira décapité sur la place du village. Les quatre familles tamoules, qui pensaient s’y tenir éloignées des tensions, de comprendre que ces voisins avec lesquels ils ont toujours vécu sont désormais devenus leurs probables tortionnaires de demain. Kakkilal, un garçon cingalais avec lequel elle a grandi, de promettre à une Ala de seize ans terrifiée de lui « déchirer la vulve en seize morceaux ». 

© Chandraguptha Thenuwara

Aux exactions, dénonciations, tortures et viols des uns répondront bientôt les atrocités des autres : l’engrenage de la guerre civile de s’enclencher. 
Officiellement, de 1983 à 2009, entre 80.000 et 100.000 morts – principalement tamouls pour ce qui est des civils – et des vagues migratoires importantes vers l’Europe (en particulier vers le Royaume Uni mais également la France, en particulier en Ile-de-France).

« Qui sème la colonisation récolte l’immigration » dit l’adage.

Car il serait aisé d’oublier que ce sont les avantages octroyés par les colons anglais (occupation de l’alors nommée île de Ceylan de 1796 à 1948) aux Tamouls, pour mieux tenir la population par la division, qui a allumé la mèche de la rancune et l’idée de revanche chez les Cingalais. Cet art pervers du schisme, dans une société déjà soumise au système des castes, n’est pas sans rappeler la préférence accordée par les esclavagistes français puis par les occupants américains aux Créoles en Haïti (en opposition avec les Bossales, annihilation des additions naturelles. Suite moins sanglante mais tout autant pérennisée) : profiter des tensions internes des pays soumis, les accentuer volontairement, pour mieux détourner leurs populations des vrais sujets de révolte. Les conséquences de ces funestes décisions des colonisateurs pèsent encore aujourd’hui et sur l’histoire de ces pays et sur la nôtre (d’autant plus que les enfants des réfugiés tamouls, nés en France, nouvelle richesse déposée dans le creuset tricolore, auront besoin de connaître les raisons du déracinement parental). Ce qui rend nulle et non avenue l’approche paresseuse qui consiste à aborder la littérature sri-lankaise ici incarnée avec brio par Antonythasan Jesuthasan avec ‘La Sterne rouge’ (après ‘Friday et Friday’, recueil de nouvelles qui interrogeait l’exil et les séquelles de la guerre), ou celle venue d’Haïti par exemple, comme de possibles lectures ‘exotiques’, lointaines. L’une comme l’autre éclairent notre vision d’un monde plus lié que jamais, qui ne peut plus se contenter des rassurantes frontières mentales hexagonales, nordiques, mais doit bien affronter le passé commun, la porosité des univers, les complexités inextricablement mêlées qui auraient pu nous sembler a priori, à nous Occidentaux en 2022, totalement étrangères les unes aux autres. Plus rien ne l’est, étranger l’un à l’autre, pas plus au plan mémoriel qu’au niveau économique (tandis que le Sri Lanka connaît des émeutes de la faim, traversant sa plus sévère crise depuis l’Indépendance de 48). 

Et alors que la sinistre heure des rengaines identitaires, électoralistes, a sonné par ici… 

Du 20 janvier au 31 mars 2009, 78 % des morts civiles ont eu lieu dans la zone de cessez-le-feu principalement composés de Tamouls. Le gouvernement rejette l’appel du cessez-le-feu et décime des centaines de personnes par jour pendant plusieurs mois. Au total entre 40.000 à 70.000 morts : détruire les Tigres ne suffisait pas, la fin des hostilités devait s’achever comme elles avaient commencé : dans la démence sanguinaire. Comment ne pas comprendre qu’après une telle furie aveugle venant des autorités (et l’absence de nombreux corps empêchant le deuil) la braise couve encore aujourd’hui, malgré la paix officiellement proclamée ? 

Une fragilité du lien entre les communautés (Cingalais, Tamouls, musulmans et Tamouls d’origine indienne – les ‘Up Country’) rappelée dès l’ouverture de ‘La Sterne rouge’ par l’évocation des attentats-suicides d’avril 2019 menés par des kamikazes de l’État Islamique contre des églises et des hôtels sri-lankais en pleines festivités pascales (qui ont repris les techniques sanglantes mises au point par les Tigres. Triste ironie du sort). Des attentats pensés pour faire fuir les touristes et terroriser les Chrétiens qui déclencheront amalgames et vague d’émeutes anti-musulmans, comme si le pays n’était plus qu’un volcan en éruption permanente, prêt à diriger sa lave contre l’une ou l’autre des entités qui le constituent

Le narrateur, écrivain tamoul installé en France (Jesuthasan lui-même), découvre horrifié sur son téléviseur les images de la désolation. Parmi les noms des victimes qui défilent, il reconnaît celui d’une policière sri-lankaise éparpillée avec ses enfants dans une des églises visées, celle-là même qu’il avait rencontrée à Paris, à sa demande, quelques mois auparavant.

© Chandraguptha Thenuwara

Marilyn Demy, la porteuse anglo-indienne du manuscrit était durant la guerre la geôlière du capitaine Ala (de son véritable nom Vellippavai) à la redoutable prison pour femmes de Kandy. Son surnom à elle était alors madame Géante. Ala y avait été condamnée à 300 ans de détention pour terrorisme. Le prix à payer pour une Tigresse noire (kamikaze du LTTE) qui avait refusé d’utiliser la capsule de cyanure accrochée à son cou lors de sa capture, après l’échec de son opération mortifère. 
Madame Géante était celle qui, bien que de réputation inflexible, fournissait chaque jour un feuillet vierge à la condamnée torturée. Le geste n’était pas qu’humaniste mais aussi intéressé : les feuillets étaient récupérés au fur et à mesure puis déchiffrés par les Renseignements. Du moins, pour ce qu’ils arrivaient à en lire. Mélange de tamoul, de cingalais, d’anglais mais aussi d’urövan, « langue fennique du sud de la famille des langues ouraliennes » (invention de l’écrivain).  

« Je passe le reste de la journée à lire ma prose. Ceux qui n’arrivent pas à déchiffrer les obscénités dans les marges ou sur l’en-tête prennent les écrits pour un amas inepte de pattes de mouches.
 Le lendemain, madame Hibou me donne une nouvelle feuille, prend l’ancienne et repart, tournant et retournant la page qui perd alors sa puissance de vérité. La vérité n’est jamais pure et complète que dans notre for intérieur. Une fois passée dans d’autres mains, elle n’est plus qu’un grand cercle à la surface de l’océan.
 Mon corps épuisé se transmue en lettres, et mon âme en inscriptions obscènes. Transformés en paroles et en histoires, l’affection, la détestation, l’amour, la colère, le désir, la peur, la peine, la jalousie, l’affliction, la douleur nous émeuvent, nous ravissent. Transposés dans un récit, le sang et la mort nous enchantent. » 

De l’histoire de la guerre civile vue par les yeux d’une Tigresse, le récit qui a passé le relais de la narration à la jeune Tamoule emprisonnée bifurque vers le pouvoir des mots, sur la force de l’imagination. Réflexion pointue sur cette forme de résistance-là, indestructible, roseau ultime. Démultipliée depuis un sinistre cachot-mouroir. 

Bien entendu, certains lecteurs pourraient sursauter : mais ‘La Sterne rouge’ n’est en rien l’hagiographie d’une terroriste prête à ôter la vie à des innocents au nom de sa cause (aussi compréhensible soit-elle). 

Il faut se rappeler du parcours d’Antonythasan Jesuthasan, lui-même embrigadé au sein des Tigres à dix-neuf ans (il raconte son parcours dans ‘Shoba, itinéraire d’un réfugié’) avant de s’enfuir de la guérilla communiste, conscient du monstre alors en cours de construction. Devenu l’homme à abattre (pour le gouvernement, pour ses anciens camarades), il prendra la route de l’exil avant de devenir écrivain en France et acteur (‘Dheepan’ de Jacques Audiard, Palme d’or à Cannes en 2015; ‘The loyal man’ de Lawrence Valin, pré-sélectionné pour les César 2021; ‘Notre-Dame brûle’ de Jean-Jacques Annaud actuellement au cinéma). 

La Sterne rouge’, plutôt qu’un éloge d’une jeune idéologue sacrifiée, de se lire dès lors plutôt comme une interrogation sur comment une jeune Tamoule d’un village de la jungle s’est transformée en une redoutable combattante ne plaçant plus sa confiance qu’en sa Kurali, sa mitraillette. 

« – Comment vas-tu, Ala ?
– Très bien, comme toujours.
– C’est ton anniversaire aujourd’hui, n’est-ce pas ? Joyeux anniversaire !
Je l’ai regardé dans les yeux. Il voulait me dire quelque chose, mais il hésitait. Il est resté silencieux trente secondes, tapotant son stylo sur la table.
– Nous sommes en train de monter une opération. Sa réussite dépend d’une fille forte, qui ne ressemblerait pas seulement à une Cinghalaise, mais qui serait aussi capable de se comporter, de parler, de penser comme une Cinghalaise. C’est une opération pour une Tigresse noire.
 Craignant qu’il ne se ravise en me voyant hésiter, je me suis dépêchée de répondre :
– J’accepte, vous pouvez compter sur moi !
 Nous nous sommes levés, lui d’abord, moi ensuite, et nous nous sommes rapprochés. Il a caressé mes joues de ses mains puissantes et m’a embrassée sur le front.
 Transformée en statue de glace, je suis restée ainsi, les yeux clos, sans m’apercevoir qu’il avait retiré ses mains. Au bruit de sa démarche irrégulière, amplifié par ses lourdes bottes, j’ai compris qu’il sortait de la pièce. […] Avant leur mission, les kamikazes allaient passer quelques jours de vacances chez eux pour dire au revoir à leurs familles. Moi, je ne pouvais même pas profiter de cette faveur. L’armée sri-lankaise tenait toute la province de l’est. »

© Chandraguptha Thenuwara

Utilisant le trouble de la jeune adulte pour sa personne (les histoires d’amour se terminaient par une balle dans la tête dans les camps d’entraînement de la guérilla. Pour l’exemple. Rien ne devait détourner les soldat(e)s de leur mission), Sultan Baba – le lieutenant du Chef suprême des Tigres – d’armer le revolver invisible que la jeune fille tenait déjà volontairement contre sa tempe depuis son entrée dans la rébellion. 

« Le sang qui coulera de mes blessures aura la couleur de mon âme. Les mentions ‘Mort héroïque’ inscrites partout dans les cimetières des Tigres n’indiquent pas que nous sommes tombés, mais comment nous nous sommes dressés. »

De son corps soumis à la torture depuis une zone indienne à sa déchéance dans une geôle sri-lankaise, les mots d’Ala s’échappent, compulsifs, oniriques, pleins des contes de son enfance. Bloc d’acier tourmenté par son âme, par ses rêves salis de petite fille.

« Grande sœur, grande sœur, regarde,
Voilà venir l’orage.
Ho ho ho
Le vent souffle
L’éclair brille
Le tonnerre frappe
Et voici que tombent 
Des torrents de pluie. »

Mais bientôt, l’espoir. Un diplomate étranger qu’Ala avait épargné de se présenter à la prison pour femmes la plus dure de l’île. La possibilité d’un décret présidentiel via les échanges de bons procédés en coulisse. Et si, malgré tout…la Sterne de reprendre son vol ? Lando Plance, une nouvelle langue, un nouveau mode de vie à apprendre; un mariage arrangé ? Un fils, même, peut-être ? La rédemption serait-elle possible pour une fille de la jungle condamnée à 300 ans de détention, oubliée dans un cachot au nom de la réconciliation nationale ?

l’écrivain et acteur Antonythasan Jesuthasan © Why Not Production

Un serpent doré de deux mètres de glisser sur la neige européenne. Le dieu Eranai envoie un signe. Comme au temps béni des clans des dieux-serpents, lorsque par la puissance des incantations les sorciers de la jungle (les ‘ouvriers’) chargeaient les cobras de protéger le village. 

« N’aie pas peur, petite sœur
Maman sera là bientôt ! »

Ala chantonne, Antonythasan Jesuthasan envoûte. Un roman aussi cruel que fin, fuyant le binaire, révélant toute la complexité du monde, interrogeant les bornes à poser malgré les idéaux, qui multiplie les portes d’entrée, fait écho au parcours personnel de l’écrivain tamoul et surtout redonne voix aux sacrifiés de la guerre civile. Aux âmes manipulées : toujours les mêmes, celles d’un bas-peuple qui voulait, alors, y croire. Se sauver. 

« Ma tean murab padi vahema tagant ! » Je peux fracasser ton navire depuis le rivage !

Par le pouvoir des mots. Par la force de l’esprit et de la volonté. 

‘La Sterne rouge’ ou l’histoire de Vellippavai, fille du clan des dieux-serpents de la jungle sri-lankaise, au nom retrouvé. 

— ‘La Sterne rouge’, d’Antonythasan Jesuthasan, ed. Zulma (traduction du tamoul : Léticia Ibanez) — 

                                     — Deci-Delà —

Illustrations : œuvres de Chandraguptha Thenuwara, figure majeure de l’art pictural sri-lankais contemporain

THE LOYAL MAN Teaser © AGAT FILMS – EX NIHILO

                                                                                 — ‘Un œil sur l’œuvre de…´ —

We want to give thanks to the author of this short article for this outstanding material

Antonythasan Jesuthasan (Shoba Sakthi) : puissante voix tamoule