Avec « Illusions perdues », la consécration attendue de Xavier Giannoli aux César 2022

Publié le 25 févr. 2022 à 6:01

L’histoire commence sur « L’Île de Beauté », le ferry qui relie de nuit Toulon à Bastia, au moment où Robert De Niro met des glaçons dans son slip. Xavier Giannoli a huit ans. Le film s’appelle « Raging Bull » : « Ce jour-là, quelque chose du cinéma a pris possession de moi, à coups de poing filmés par Martin Scorsese. C’est moi qu’on avait roué de coups. » Une frénésie scorsesienne s’empare de lui. Il voit tous les films, trente fois chacun, refait les découpages, dessine des plans, les colorie, achète les musiques, apprend les dialogues par coeur, copie la démarche des voyous. « Et franchement, dans le quartier où j’habitais, ça faisait désordre. »

A l’époque, Xavier va au catéchisme, il envisage même la prêtrise – comme Scorsese, il fut un temps, mais il ne le savait pas. Pendant qu’il sert la messe, le surplombe un tableau de saint Laurent sur le gril. Le père Lemarchand, à qui il confesse son obsession pour les seins des filles, le prévient : « Xavier, n’oublie pas que les yeux du Seigneur sont toujours sur toi. » Une phrase dont le pénitent, bientôt 50 ans, avoue de ne s’être toujours pas remis. Désormais, il se bat avec cette éducation chrétienne devenue pour lui problématique.

« Comme un con » face à De Niro

Mais son histoire avec Scorsese et De Niro est loin d’être terminée. Un jour de 1986, un ami de volley-ball de son père l’invite sur le tournage d’un film à Cinecittà. Son job ? Accompagner Joe Pesci (le frère de De Niro dans « Raging Bull »), un talkie-walkie à la main dans les rues de Rome. Il n’arrête pas de lui parler de « Bob » et de « Marty ». « Moi, c’étaient mes idoles, lui juste ses amis. » Le film est produit par l’immense Arnon Milchan ( « Il était une fois en Amérique », de Sergio Leone, « La Valse des pantins », de Scorsese). Des années plus tard, l’épouse de Milchan lui propose d’aller tourner des petits films pour faire une surprise à son mari à l’occasion de ses 50 ans.

Martin Scorsese sur le tournage de « Raging Bull », en 1980, avec Robert De Niro.© United Artists/Coll. Christophel

C’est ainsi que Xavier se retrouve à Las Vegas sur le tournage de « Casino » avec mission d’obtenir quelques mots de Bob et de Marty. Mais De Niro, qui semble réticent, le balade. « Bon, j’attends en grelottant devant la caravane de Bob et je finis par m’endormir. On me réveille, Bob est prêt, il va falloir aller très vite. Je sens bien qu’il y a un problème, il est pressé d’en finir. Quand je lui dis ‘Ça tourne’, il chante juste ‘Happy Birthday’, et là il me demande de le suivre dehors avec la caméra où il y a la cage du fauve qu’on voit dans ‘Casino’. Il embrasse une amie, parle un peu au tigre, fait une comparaison avec Milchan et il me dit ‘OK, it’s a wrap !’ ( ‘clap de fin’). Il arrache son micro et me demande de m’en aller. Je ne comprends pas, je lui demande si j’ai fait quelque chose de mal, et là il commence à m’engueuler, je comprends ‘fuck, no more film, fuck !’Je me retrouve accroupi, comme un con, en bas des marches de la caravane. »

Soudain, une voiture blanche déboule, Scorsese en sort, voit Xavier qui ramasse son matériel en larmes. L’envoyé spécial de Mrs Milchan à Las Vegas n’a pas le courage de lui demander de dire quelques mots pour l’anniversaire d’Arnon et rentre à son modeste hôtel à pied. Le lendemain, au téléphone, Mrs Milchan lui lance en riant : « Ce n’est rien Xavier, ça s’appelle l’Actor’s Studio. » Il n’a toujours pas bien compris ce qui s’était passé…

Mais l’histoire n’est pas terminée. De cette humiliation terrible, il décide de faire le sujet de son quatrième court métrage : « L’Interview », écrit avec Yves Stavridès, rencontré pendant un stage à « L’Express » au milieu des années 1990. L’histoire d’un jeune journaliste (Mathieu Amalric) qui obtient une interview exclusive d’Ava Gardner, et se pointe à Londres, frémissant. Mais la star n’est pas d’humeur à le laisser monter chez elle. Il est contraint de faire l’entretien par l’interphone. Humiliation, encore… L’histoire est-elle finie ? Non. « L’Interview » obtient la Palme d’or du court métrage à Cannes. Le président du jury ? … Martin Scorsese.

Xavier Giannoli (à gauche), lauréat de la Palme d'or du court métrage à Cannes, en 1998, pour « L'Interview » (à ses côtés, les réalisateurs britanniques Lynne Ramsay et David Lodge.)

Xavier Giannoli (à gauche), lauréat de la Palme d’or du court métrage à Cannes, en 1998, pour « L’Interview » (à ses côtés, les réalisateurs britanniques Lynne Ramsay et David Lodge.)© CHRISTOPHE SIMON/AFP

Le cinéma, Xavier y pense depuis toujours. « Je n’ai jamais rien voulu faire d’autre. J’ai grandi avec le cinéma en y pensant tous les jours. Mon père me conseillait des films, enregistrait Le Cinéma de Minuit. » Dans sa jeunesse, à la fin des années 1940, Paul Giannoli, fan de cinéma, a fait de la figuration dans un péplum tourné aux studios Marcel Pagnol à Marseille (où son père, ancien garçon de café, tient la brasserie « Le Strasbourg »). « Xavier a retrouvé le film sur Internet, où je suis en jupette au milieu d’une quarantaine de figurants… »

Les bobines planquées de Christophe

Au téléphone, Paul Giannoli, grande figure du journalisme – « Télé 7 Jours », « JDD », « Paris Match », « Lui » – et Marianne, sa maman, qui fut attachée de presse dans le cinéma, confirment : « Nous allions souvent au cinéma, en Corse, à Sainte-Lucie-de-Moriani, près d’Aléria, ou à Paris, au Passy. » Paul poursuit : « Un jour, en sortant du cinéma, Xavier m’a dit : ‘Je ferai un film’. Je l’ai encouragé, il avait une telle détermination. Il n’a jamais voulu être assistant, au prétexte qu’il risquait de le rester toute sa vie. Il voulait commencer par un court métrage. Nous avons fait un pacte : il mènerait ses études jusqu’au bout. Il a tenu parole, il s’est inscrit à la Sorbonne. Et puis, il y avait Christophe, qui habitait en dessous de chez nous. »

Xavier Giannoli, en 2009, au Festival de Montpellier, où il présentait « A l'origine ».

Xavier Giannoli, en 2009, au Festival de Montpellier, où il présentait « A l’origine ».© Eric CATARINA/GAMMA

Christophe, l’homme clef en bien des circonstances. Le « Beau Bizarre » avait un appartement au rez-de-chaussée du boulevard Flandrin pour rentrer à moto chez lui. Le chanteur utilisait aussi la porte de service afin d’échapper aux flics qui voulaient le serrer pour détention illégale de films. « Christophe venait cacher ses bobines chez nous, au premier. Toutes ces boîtes dans l’entrée créaient un climat de clandestinité. Surtout, mon lit était au-dessus de sa salle de projection et, la nuit, j’entendais les dialogues des films qu’il regardait, les musiques. Un jour, on est allés chercher une copie de ‘La Vérité sur Bébé Donge’, repérée à Anvers. Il me passait des films, une copie de ‘Mort à Venise’ sous-titrée en flamand. Il mettait des blues 78 tours sur son jukebox Wurlitzer 1940. Il vivait autrement dans son appartement peint en noir, portait des pantalons blancs hyperserrés. Il était généreux par son silence, contemplatif, méditatif. » Christophe fera une apparition dans « Quand j’étais chanteur » dans lequel Depardieu porte… une veste blanche.

L’interprète des « Mots bleus » est là aussi, à ses côtés, quand Xavier vit un drame qui le dévaste : la mort, à vingt ans, de la jeune fille qu’il aime, Alicia Gallienne. C’est une passion partagée. Mais elle a une maladie rare du sang, elle se sait condamnée. Elle écrit des poèmes. Le 24 décembre 1990, elle meurt. « J’ai été saisi d’un sentiment d’injustice, d’impuissance, d’une incroyable colère. De rage. Mais je ne me souviens pas bien de tout. Il y a là une zone blanche qui dure depuis des années. »

Les traces d’un amour perdu

De cette passion, il reste des poèmes publiés, bien plus tard, en 2020, par Sophie Nauleau et portés par Guillaume Gallienne, son cousin. « Je me souviens avoir vu Xavier, une nuit, raconte le comédien. Je me suis dit : ‘Tiens, c’est un garçon qui plairait à Alicia’. Plus tard, il y avait une fête de famille et je l’ai vu arriver avec Alicia : ils étaient ensemble. » Dans son recueil de poésies, paru chez Gallimard trente ans après son décès, Alicia dédie un chapitre, « Le Livre Noir, » « à Xavier ». Extrait de « La Mort du ciel » qui semble avoir été écrit comme si elle avait eu la préscience de l’oeuvre à venir : « Aucune chance sans doute de refaire le monde/Peu de chances de rendre l’homme meilleur/Heureusement qu’il y a un ciel égal à tous les hommes/Un ciel pour y conjuguer ses désirs ses rêves les plus fous/Pour y déposer la foi quelle qu’elle soit/Pour y ranimer à jamais l’amour et le désir/Enfin pour s’y plonger et réaliser l’espace inassouvi. »

D’Alicia, il reste des traces, déposées dans les films de Xavier. Sophie Nauleau : « En 2003, dans ‘Les Corps impatients’, son premier long métrage qui voit mourir la jeune femme aimée d’un cancer du sang, il choisit Laura Smet pour son grain de peau, le même que celui d’Alicia. En 2015, la brassée de fleurs blanches de ‘Marguerite’ sort tout droit de la messe d’enterrement de Saint-Philippe-du-Roule. En 2018, dans ‘L’Apparition’, Anna, la mystérieuse adolescente de dix-huit ans, au visage clair et serein, prétend être née un 20 janvier, comme Alicia. »

Xavier Giannoli, en septembre 2021 à Paris.

Xavier Giannoli, en septembre 2021 à Paris.© Thomas Laisné/Contour by Getty

C’est Jean-Marc Roberts, éditeur, romancier, et incollable, comme Xavier, sur la chanson française, qui le pousse à surmonter ce traumatisme en lui donnant « Les Corps impatients », roman de Christian de Montella. « Il me dit : ‘Tiens, maintenant, tu t’y mets, et tu viens me voir tous les jeudis de 11 heures à 13heures et tu me dis où tu en es.’ Je l’ai fait pour prendre possession d’une crise. Pour trouver comment vivre après ce traumatisme de la mort d’Alicia. Je me fonds dans ce récit. J’ai l’impression que c’est mon histoire. » Il ajoute : « Vous avez remarqué que, dans tous mes films, il y a une jeune fille qui meurt ? »

Peut-être à cause de ce que j’ai vécu trop jeune, j’ai l’inquiétude de ne pas être à la hauteur de ce que je devrais être. En fait, tous mes personnages ne parlent que de ça.

Dans « Illusions perdues », c’est Coralie qui dit à Rubempré : « Il faut se battre pour faire de belles choses. » Giannoli : « Oui, il faut s’élever, se dépasser, faire quelque chose de grand. Je suis obsédé par le destin tragique de la vie humaine. Peut-être à cause de ce que j’ai vécu trop jeune, j’ai l’inquiétude de ne pas être à la hauteur de ce que je devrais être. En fait, tous mes personnages ne parlent que de ça. » Depardieu dans « Quand j’étais chanteur », François Cluzet dans « A l’origine », Kad Merad dans « Superstar », Catherine Frot dans « Marguerite », Vincent Lindon dans « L’Apparition », Benjamin Voisin dans « Illusions perdues ».

« Les Corps impatients » (2003), avec Laura Smet et Nicolas Duvauchelle.

« Les Corps impatients » (2003), avec Laura Smet et Nicolas Duvauchelle.© Impress/United Archives GmbH/Alamy/Photo12

Le scénariste Jacques Fieschi, qui fut celui de Sautet et de Pialat, pour lesquels Giannoli a la plus grande admiration, a écrit beaucoup de films avec lui. C’est l’un de ceux qui le connaissent le mieux, même si un désaccord ancien a créé une parenthèse de huit ans. « C’est un solitaire, robuste, constant, intransigeant. Il y a une colère en lui, contre le monde qu’il côtoie. S’il a un côté sombre, il sait être drôle et fantaisiste. On ne s’ennuie jamais en sa compagnie, il a beaucoup d’humour. Il a inventé son propre itinéraire. Il n’est ni mondain, ni snob. Ce n’est pas un homme de coterie. Il a quelques amitiés fortes, mais pas tellement. Travailler avec lui n’est pas de tout repos. Il a son univers et ce n’est pas facile d’y entrer. Si on ne veut pas être bouffé tout cru, il faut batailler. Mais c’est excitant, passionnant, musclé. Et puis à un moment, il faut le laisser seul avec son scénario. La trame de sa vie, c’est la création. Ses projets sont longuement mûris, pensés. Il a toujours envie d’en découdre, de traiter de grands sujets, de réaliser chaque fois un film crucial, capital. Il a le désir d’une grande oeuvre. ‘Illusions perdues’, il le porte en lui depuis trente ans. »

Une exigence obsessionnelle

Olivier Delbosc, son producteur, en convient : « Il est prêt à souffrir pour faire des films. C’est son côté christique. C’est beau à voir, ça peut être épuisant. Il est dur avec lui-même, et il est dur avec les autres. Tous les grands cinéastes sont des obsessionnels. Il y met toute sa vie, prend tous les risques. Sur ‘Marguerite’, après l’échec de ‘Superstar’, il a mis 80 % de son salaire en participation car on n’arrivait pas à se financer. Sur le tournage, à Prague, après le dîner, il faisait ses découpages pour le lendemain, ses croquis avec axe caméra. On sent cette exigence, elle est palpable. Quand il est heureux, il l’exprime. C’est bouleversant pour un producteur. Vous avez imaginé un film, un an plus tôt, et puis tout à coup derrière le combo, ça le fait. Quand ça ‘matche’, on le voit tout de suite. Quand ça ne ‘matche’ pas, on le voit aussi. » Ces découpages méticuleux, son chef opérateur, Christophe Beaucarne, déjà là pour les premiers courts métrages et de nouveau aux commandes des « Illusions perdues », les appelle « ses Monsieur Patate ».

Benjamin Voisin dans « Illusions perdues ».

Benjamin Voisin dans « Illusions perdues ».© DR

Pour « Illusions perdues », justement, Giannoli voulait tourner des scènes dans le foyer du château de Compiègne. « Le plus simple aurait été de tout faire à l’Opéra-Comique, comme le reste, poursuit Beaucarne. Mais ça aurait été moins flamboyant. Tout nous poussait à ne pas tourner à Compiègne la scène où Coralie joue Racine. C’était hypercompliqué, il ne fallait que des éclairages LED, beaucoup, il y avait 30 personnes qui nous surveillaient à cause des assurances. On a tellement insisté qu’on l’a fait. A l’écran, on voit la différence. Au Déjazet, on a fait déboulonner tous les sièges, car à l’époque, les gens étaient debout. Il ne cède jamais, ne lâche rien. »

Le travelling de minuit moins quatre

Régisseuse sur plusieurs films, Johanna Colboc confirme : « Pour la scène de bal des ‘Illusions perdues’, l’ambassade d’Italie avait demandé qu’on libère les lieux à minuit. Il y a 150 figurants et techniciens, les costumes, tout le barnum… Les carabiniers nous surveillent. A 23 h 56, Xavier décide de faire un long travelling latéral avec tout le monde. Même moi qui étais son alliée, je voulais arrêter. Il s’est obstiné. On a fait deux prises à un rythme effréné. À minuit dix, on était sortis. C’est le plus beau plan du film. Il n’a pas froid aux yeux, explore tous les possibles. Quand il songe à prendre Xavier Dolan pour jouer le rôle de Nathan, on pense qu’il n’acceptera jamais. Xavier (Giannoli) nous répond : ‘Où est le risque ? Le seul risque, c’est qu’il dise non !’» Il a dit oui.

« Marguerite » (2015), avec Catherine Frot.

« Marguerite » (2015), avec Catherine Frot.© France 3 Cinema/Memento Films Distribution/Coll. Christophel

L’engagement ne s’arrête pas avec la fin d’un film. Pour « L’Apparition », Giannoli tourne dans le camp de réfugiés syriens de Zaatari, en Jordanie, où sont regroupées sur huit kilomètres carrés 80.000 personnes dont 45.000 enfants. C’est un choc. Le réalisateur décide de faire quelque chose : ce sera la création d’une salle de cinéma. En 2017, il fonde l’association Lumière à Zaatari, se lance dans un combat de deux ans pour obtenir la coopération des ONG, trouve des financements. Grâce au soutien sans faille de la princesse Rym al-Ali, la belle-soeur du roi qui s’occupe de la Commission du film en Jordanie, les problèmes administratifs sont surmontés.

Le dernier tournage de Gaspard Ulliel

En 2019, son équipe récupère un hangar abandonné par une ONG japonaise, expédie de France, en rusant avec la douane, un vidéoprojecteur Canon, organise une navette de bus pour amener les enfants, prépare les pop-corns et les boissons. « Et puis enfin, se souvient Johanna Colboc, un jour, le noir est mis, et sur l’écran apparaissent les films des frères Lumière. C’était très émouvant. » Peut-être un jour, à Zaatari, un enfant découvrira-t-il, émerveillé, un film de Scorsese, de Sautet ou de Pialat qui lui donnera la passion du cinéma. Avec Giannoli, les histoires finissent toujours par rebondir.

« Quand j'étais chanteur » (2006) avec Gérard Depardieu et Cécile de France.

« Quand j’étais chanteur » (2006) avec Gérard Depardieu et Cécile de France.© kpa Publicity Stills/United Archives GmbH/Alamy/Photo12

Mercredi 12 janvier, rue Jean Goujon. Trentième jour de tournage de « Tikkoun », la série que Giannoli tourne pour Canal+ sur l’arnaque à la TVA. Gaspard Ulliel, blouson en peau de mouton, jean lacéré, baskets blanches, enlace Judith Chemla. Un homme a été assassiné au 33. Les flics ont sécurisé la rue. Vincent Lindon sort d’une voiture gyrophare allumé. Fin de la scène. Lindon vient voir les rushes sur le combo. Une semaine plus tard, coup de tonnerre. Gaspard Ulliel est mort dans un accident de ski. Sidération. Dévastation. On pense à Blaise Pascal : « Dieu travaille ceux qu’Il cherche. »

Gérard Depardieu* : « Peu de réalisateurs ont ce souffle-là »

« Giannoli, c’est l’angoisse permanente, la culture, la fraîcheur. C’est un être sensible qui porte une grande attention aux autres. Il aime les gens mais pas comme un imbécile, comme un coup de rasoir. Quand on le déçoit, on coupe une fleur, on entaille un arbre. Je l’aime beaucoup. Je viens sur ses films comme un thermomètre, je sais s’il est d’accord avec tout le monde ou pas. C’est un littéraire qui a l’esthétique de la caméra. Il sait faire bouger les gens, c’est un maître de ballet qui connaît parfaitement la dramaturgie. Il voyage dans sa tête. Il est toujours sur la corde raide, c’est un véritable artiste, un funambule. Il est lucide sur le monde mais il refuse le désenchantement. Sur un tournage, il vit tous ses personnages. Il sait parfaitement ce qu’il veut. Il a un rire d’enfant quand ça lui plaît. La vie ne l’intéresse pas dans l’apparence, il veut de la profondeur. Peu de réalisateurs ont ce souffle-là. On ne peut pas contrarier un homme qui a autant de générosité. Quand il m’appelle, j’y vais les yeux fermés. »

* Acteur dans « Quand j’étais chanteur », « A l’origine », « Illusions perdues ».

Cécile de France* : « Chaque fois qu’il prépare un film, je croise les doigts pour qu’il m’appelle »

« C’est un grand romantique, un amoureux des sentiments, un passionné, un exalté. Il est toujours dans son oeuvre. C’était incroyable qu’il m’ait choisie pour ‘Quand j’étais chanteur’. Jusque-là, je n’avais fait que des comédies. Il m’a remarquée dans ‘La confiance règne’ de Chatiliez où j’avais un rôle clownesque ; mais il a perçu que je pouvais faire autre chose. Il m’a fait entrer dans le cinéma d’auteur. C’était un tournage en apesanteur, une extase de bonheur. Gérard était à fond avec nous. On planait tous les trois. Pour l’anniversaire de mes 30 ans, Xavier m’a apporté 30 DVD sur le tournage : Tarkovski, Bergman, Huston… Chaque fois qu’il prépare un film, je croise les doigts pour qu’il m’appelle. Je voudrais qu’il m’aime toujours jusqu’à ce qu’on soit vieux. Il vous embarque dans son univers, vous prend par la main. Il y a une telle passion qu’on la ressent épidermiquement. Il aime exprimer la complexité des sentiments, le côté mélodramatique de l’être humain. Il y a une mélancolie, une certaine noirceur, dans ses films, mais l’humain est toujours sauvé. C’est le système qui le broie. Xavier est toujours en train de fabriquer une oeuvre. Chaque film est vital pour lui. Il joue sa vie tous les jours. Vous comprenez ce qu’il veut faire et vous avez une envie folle de le satisfaire. J’accepte ses scénarios sans lire. S’il vous réengage, vous êtes fière de vous. »

* Actrice dans « Quand j’étais chanteur », « Superstar », « Illusions perdues ».

« Illusions perdues », pari gagné

Avec un budget important, mais pas déraisonnable, « Illusions perdues » avait une obligation de réussite. Le pari est gagné haut la main. Alors que les entrées filent vers le million, les quinze nominations aux César ont permis de relancer la programmation dans 150 salles. Giannoli découvre le gros roman de Balzac, 500 pages, vers l’âge de 19 ans, quand un professeur, citant Fellini, lui fait remarquer que l’arrivée de la presse commerciale, inventée par Emile de Girardin, ressemble fort au désastre culturel de l’apparition de la télévision. Giannoli a toujours pensé que Balzac avait quelque chose d’organiquement cinématographique. Il découvre aussi les leçons de mise en scène d’Eisenstein, qui démontre que le découpage technique opéré par Balzac dans « Le Père Goriot » s’appuie sur des différences d’échelles de plans. Restait à éviter les pièges de l’académisme. Dans un passionnant entretien pour « Positif », Giannoli explique : « Mon obsession était que les choses soient organiques : filmer un sexe, des seins, des corps, des gens qui se battent, qui baisent, même si on est dans un univers de papier, de culture et d’intelligence, de mots d’esprit. » Le film remporte l’adhésion par la modernité de sa mise en scène, le montage au cordeau, les cadrages millimétrés, les dialogues au scalpel, le jeu époustouflant des acteurs… On peut revoir le film et y découvrir à chaque fois de nouvelles intentions. Dans une scène, Raoul Nathan (Xavier Dolan) dit à Rubempré (Benjamin Voisin) : « Tu as renoncé à tes ambitions. » A bientôt 50 ans, Giannoli n’a pas renoncé aux siennes.

Bio express

7 mars 1972 : naissance de Xavier Giannoli à Neuilly-sur-Seine.

1990 : études de lettres à la Sorbonne.

1993 : premier court métrage, « Le Condamné », avec Philippe Léotard et Christine Boisson, d’après une nouvelle de Jean-Paul Dubois.

1998 : cinquième court métrage, « L’Interview », coécrit avec Yves Stavridès, interprété par Mathieu Amalric. Palme d’or du court métrage à Cannes et César.

2003 : « Les Corps impatients », avec Laura Smet et Nicolas Duvauchelle (167.000 entrées).

2005 : « Une aventure », avec Nicolas Duvauchelle et Ludivine Sagnier (66.000)

2006 : « Quand j’étais chanteur », avec Gérard Depardieu et Cécile de France (926.000). Nommé aux César (film, scénario…).

2009 : « A l’origine », avec François Cluzet (340.000). Nommé aux César (réalisateur, scénario, film…).

2012 : « Superstar », avec Kad Merad (194.000).

2015 : « Marguerite », avec Catherine Frot (1.150.000). Quatre César (actrice, son, costumes, décors).

2018 : « L’Apparition », avec Vincent Lindon (464.000).

2021 : « Illusions perdues », avec Benjamin Voisin, Vincent Lacoste, Cécile de France, Xavier Dolan, Gérard Depardieu. Quinze nominations aux César (900.000…)

We would love to give thanks to the writer of this short article for this outstanding material

Avec « Illusions perdues », la consécration attendue de Xavier Giannoli aux César 2022