Baleines, abstentionnistes et happy ends: quatorze livres pour survivre au printemps 2022

C’est une période qui donne envie de se calfeutrer chez soi (ou dans un chalet perdu au milieu de la montagne), vous ne trouvez pas? À ce titre, on vous a sélectionné quatorze compagnons susceptibles de rendre le printemps moins douloureux. On y trouve en premier lieu des romans, mais aussi plusieurs essais gorgés d’autobiographie, sur des sujets aussi variés que l’abstentionnisme, les cétacés ou encore l’invisibilisation permanente des femmes.

«Souvenirs de mon inexistence», la femme invisible

Elle a vanté l’art de marcher, initié la théorisation du mansplaining (ou de la mecsplication, pardon monsieur Toubon), et la voilà désormais qui se raconte tout entière. Souvenirs de mon inexistence est l’autobiographie non exhaustive de Rebecca Solnit, brillante et passionnante écrivaine qui s’attache ici à illustrer par l’exemple comment les femmes et les minorités sont bien souvent rayées de la carte.

À travers la vie qu’elle mène à San Francisco depuis plus de quatre décennies, Rebecca Solnit déploie une démonstration saisissante. L’incompétence de certains hommes, la façon dont la société l’a poussée à mincir autant que possible, les tentatives d’agressions sexuelles dont elle a été victime comme de nombreuses femmes: voilà quelques-unes des illustrations choisies par l’autrice pour montrer que le processus d’invisibilisation est permanent, et que pour les femmes, parvenir à exister vraiment relève du challenge.

Souvenirs de mon inexistence ne se lit pas comme un essai, mais comme un récit; pourtant, sa lecture rend indéniablement plus riche. D’abord parce que les exemples choisis sont implacables, ensuite parce que l’écriture de Rebecca Solnit est l’une des plus stimulantes qui soient. Elle est à ranger aux côtés de Roxane Gay dans la catégorie des autrices idéales pour effectuer ses premières lectures féministes, mais elle est également capable de passionner un lectorat plus aguerri. C’est sans doute la marque des grandes.

Souvenirs de mon inexistence

de Rebecca Solnit

Traduction: Céline Leroy

Éditions de l’Olivier

288 pages

22 euros

Parution: 18 février 2022

«Ressource humaine», société anonyme

Analyste financière travaillant à Berlin pour le compte d’une grande société, Louise Morel a mis tout son sens de l’observation au service d’un roman brillant et ciselé qui se déroule dans un monde fait de bureaux, où le cynisme et la médiocrité sont des valeurs quotidiennes. Son héroïne, Marianne, a tout pour être heureuse, comme le dit l’expression: bien née, elle a réussi chaque étape du parcours que tout le monde souhaitait la voir suivre. Études, mariage, job de choix (elle est consultante): tout est bien en place.

Mais chez Marianne grandit le sentiment d’être un vague pion sans but, une fourmi mal considérée dans un univers profitant de ses compétences sans lui accorder d’attention en retour. La vision de Louise Morel va au-delà du simple constat désabusé sur l’inhumanité du monde de l’entreprise, où des hommes et des femmes tirés à quatre épingles courent dans tous les sens pour respecter des consignes absurdes et absconses. Le livre bouillonne d’une envie certaine de mettre le feu à tout ce système –ou au moins d’opérer une révolution personnelle.

Ressource humaine ne se fait guère d’illusion: même son incursion berlinoise (dans le cadre d’un déplacement professionnel), qui lui permettra de réaliser au passage que la nuit ne sert pas juste à boucler des dossiers, ne constituera pas pour Marianne l’espoir d’une nouvelle vie. Louise Morel décrit un monde pétrifié par l’excès de règles, où tout le monde semble s’emmerder copieusement en attendant la mort. C’est aussi clairvoyant que finement écrit.

Baleines abstentionnistes et happy ends quatorze livres pour survivre auRessource humaine

de Louise Morel

Hors d’Atteinte

384 pages

19 euros

Parution: 3 mars 2022

«White Girls», jumeaux et jumelles de nous-mêmes

La France commence seulement à découvrir Hilton Als, enseignant à Berkeley, critique de théâtre pour The New Yorker (travail qui lui a valu le prix Pulitzer de la critique en 2017), et écrivain d’une puissance folle. Son premier livre traduit en français, Les Femmes (datant de 1996 mais paru chez nous en 2013), impressionnait littéralement à chaque page. White Girls, publié aux États-Unis en 2013, s’avère tout aussi renversant.

C’est en fait un assemblage d’essais éminemment culottés, portraits morcelés de personnalités aussi diverses que Truman Capote, Louise Brooks, Michael Jackson ou encore Louise Little (militante et mère de Malcolm X), observées à travers le prisme du genre et de la blanchité –l’occasion de préciser que Hilton Als est noir et gay. Le dénominateur commun de ces instantanés, c’est qu’ils sont traversés par l’obsession de la «white girl», la «fille blanche».

Dans un long préambule, Hilton Als décrit certains pans de sa vie personnelle, racontant notamment des rencontres importantes, donc une fut brisée par le sida. Il s’appuie sur cette partie autobiographique pour dérouler une pensée complexe mais qui, sous sa plume (et grâce à la traductrice Clélia Laventure), devient limpide: l’idée que nous ne sommes que la moitié d’un tout, le jumeau ou la jumelle de quelqu’un qui n’existe pas officiellement mais qui est pourtant là en nous. Une réflexion qui irrigue tout le reste de White Girls, immense réflexion sur la fluidité de l’identité –celle de l’auteur, la mienne, la vôtre.

1650354367 768 Baleines abstentionnistes et happy ends quatorze livres pour survivre auWhite Girls

de Hilton Als

Traduction: Clélia Laventure

Éditions de l’Olivier

432 pages

23 euros

Parution: 15 avril 2022

«Paradaïze», l’injustice faite monde

C’est un livre écrit comme un monologue, qu’il faudrait pouvoir lire d’une traite, sans respirer. Et de fait, le roman de la Mexicaine Fernanda Melchor a tout d’une plongée en apnée, dans un monde où la juxtaposition des trop riches et des trop pauvres a tout de la bombe à retardement. Polo, le personnage central de Paradaïze, est embauché comme jardinier dans un complexe résidentiel où l’argent coule à flots. De là, il observe les comportements des uns et des autres. Et surtout de madame Marián.

Madame Marián est une starlette qui vit là, dans sa tour d’ivoire, menant une vie de patachon sans se rendre compte qu’elle alimente la rancœur de Polo, qui aimerait bien en croquer lui aussi, et les fantasmes de son copain Franco, qui ne rêve que d’un cinq à sept avec elle. La tension monte, l’étau se resserre, et bientôt, Polo et Franco vont être tentés de commettre l’irréparable.

La quatrième de couverture fait référence à Parasite, la Palme d’or de Bong Joon-ho, qui traitait effectivement de thématiques similaires. Mais Paradaïze n’a pas vocation à basculer dans le thriller, même si sa dernière partie est emplie d’adrénaline et de bas instincts. Le livre prend à la gorge dès le début, lorsqu’on réalise que la cohabitation de ces deux mondes est faite pour mal finir, mais que là où une révolution serait souhaitable, c’est surtout le n’importe quoi qui risque de triompher. Fernanda Melchor signe un récit âpre, de ceux qui vous marquent au fer rouge.

1650354368 512 Baleines abstentionnistes et happy ends quatorze livres pour survivre auParadaïze

de Fernanda Melchor

Traduction: Laura Alcoba

Grasset

220 pages

18 euros

Parution: 9 mars 2022

«Nous voulons tous être sauvés», vies inadaptées

Italie, 1994, à quelques jours de l’ouverture d’une Coupe du monde de football qui verra la «Squadra azzurra» de Roberto Baggio perdre la finale aux tirs au but face au Brésil. Après avoir pété les plombs, un jeune homme nommé Daniele se voit imposer une semaine d’internement. Là, il fait des rencontres qui vont profondément modifier son rapport à la vie, à l’enfermement, mais aussi à ses propres troubles mentaux.

Récompensé par l’équivalent italien du Goncourt des lycéens, le roman de Daniele Mencarelli offre un regard à la fois grave et truculent sur les vies d’une poignée d’hommes, mises en pause le temps qu’ils reviennent –du moins c’est le plan– du côté des gens ordinaires. Une parenthèse qui leur permettra de s’interroger sur le sens de la vie, mais aussi et surtout sur le sens du mot «normalité».

Car que cherche-t-on à éteindre chez ces patients? La maladie mentale qui les ronge peu à peu, ou tout simplement leur façon différente de considérer l’existence? Sans pour autant remettre en cause le principe même de l’hospitalisation à la demande d’un tiers, Nous voulons tous être sauvés s’interroge sur les confusions trop fréquentes entre envie de soigner et tentation de gommer les aspérités d’individus qui, pour les mieux lotis d’entre eux, ont simplement l’impression que le monde ne leur est pas adapté.

«Pourquoi pas la vie», éloge des fins heureuses

Dans la vraie vie, Sylvia Plath est morte à 31 ans, laissant derrière elle une œuvre impressionnante pour une écrivaine de cet âge. Poésie, romans, récits pour enfants, dessins: elle savait apparemment tout faire. Mais la dépression, au cœur de son livre-phare La cloche de détresse, fut finalement plus forte que l’envie de vivre, la poussant à se suicider durant la nuit du 10 au 11 février 1963.

C’est justement là que démarre le roman de Coline Pierré, son premier destiné à un public adulte après une ribambelle de publications jeunesse: l’autrice décide que cette nuit-là, perturbée par les pleurs de sa fille Frieda, Plath n’a finalement pas eu la possibilité d’en finir; dès lors, elle lui imagine une vie bien plus longue, toujours aussi remplie, faite de grands moments, de rencontres galvanisantes et de succès.

Il y a quelques années, Coline Pierré avait signé un merveilleux petit essai, Éloge des fins heureuses, actuellement indisponible mais qui devrait être réédité très bientôt. Elle y militait pour que les récits positifs, optimistes, aux conclusions réjouissantes, trouvent leur place dans le paysage culturel. Et pour que les personnages féminins, en particulier, aient la possibilité d’échapper parfois au pire. En plus d’être écrit avec esprit et vivacité, Pourquoi pas la vie prolonge cette réflexion réellement militante, donnant à la fois du baume au cœur et l’envie de lire (ou relire) Sylvia Plath.

«Éloge de la baleine», la beauté mode d’emploi

On aurait tort de réduire Camille Brunel à un simple statut d’auteur antispéciste, même si l’œuvre qu’il a commencé à bâtir en quelques livres est remplie d’une faune conséquente, cette dernière étant systématiquement décrite avec autant d’érudition que de passion. Observateur précis de la façon dont les animaux mènent leur existence, et de comment une poignée d’entre eux (c’est-à-dire nous) met en danger tous les autres, au mépris de leur préservation et de leur conscience, il consacre ici tout un livre à la baleine, dans le cadre d’une collection dédiée aux animaux par les éditions Rivages.

Après le chat, le lapin et le teckel, voici donc la baleine, dont l’auteur dresse un portrait aussi exhaustif et enflammé que possible. À l’image de l’un de ses précédents ouvrages, Le cinéma des animaux, Brunel s’intéresse à la façon dont la baleine est considérée, l’observant notamment via un prisme artistique. La littérature, qu’elle soit scientifique ou poétique, est ainsi particulièrement à la fête. Mais l’écrivain nourrit aussi ce si beau livre de passages autobiographiques dans lesquels il explique pourquoi, parmi tous les animaux, celui-ci tient une place particulière dans son cœur.

Les voyages en mer, et l’attente insoutenable avant d’espérer entrapercevoir une baleine, ne serait-ce qu’un court instant, sont décrits avec grâce et émotion. Éloge de la baleine assène un soufflet à ces si nombreux récits de chasse dans lesquels attendre un animal pendant des heures avant de le flinguer –ou de le pêcher– est trop souvent décrit comme un acte héroïque et lyrique. À travers la baleine, c’est toute la beauté du monde que Camille Brunel porte devant nos yeux. Un monde si méprisé, si négligé, si violenté, qu’il pourrait bien finir par ne plus survivre qu’à travers ce genre de littérature.

«Corregidora», malgré les hommes

Si son dernier roman en date, Palmares, date de 2021, Gayl Jones n’est pas exactement une jeune écrivaine. Née en 1949, elle a écrit Corregidora dans la première partie des seventies, avant d’être publiée en 1975 sous la férule d’une éditrice nommée Toni Morrison. Le titre correspond au nom de famille de l’héroïne, Ursa, qui chante le blues dans des cabarets de l’État américain du Kentucky, mais dont la vie fut patiemment piétinée par des hommes violents et dépourvus d’empathie.

Très vite, Corregidora plonge dans la noirceur d’une vie faite de drames et de traumatismes: un enfant perdu à la suite de coups assénés par un mari jaloux, le souvenir de ses années de prostitution au Brésil, un arbre généalogique empli d’abjections («Figure-toi que le vieux Corregidora est le père à la fois de ma grand-mère et de ma maman», explique-t-elle dès les premières pages). Mais Ursa tente de garder la tête haute, aussi longtemps que possible, refusant de laisser les hommes décider que sa vie n’a pas de valeur.

Échappant à l’écueil de la simple leçon de vie, Gayl Jones compose un récit dont la tristesse n’empêche pas la beauté. Corregidora est empreint d’une universalité bouleversante, prônant la sororité comme un moyen de survivre, et même de faire mieux que survivre. Le parcours intérieur de cette superbe héroïne a quelque chose d’universel et d’intemporel, rendant ô combien justifiée cette traduction tardive en français sous l’impulsion des éditions Dalva et de la traductrice Madeleine Nasalik.

1650354368 498 Baleines abstentionnistes et happy ends quatorze livres pour survivre auCorregidora

de Gayl Jones

Traduction: Madeleine Nasalik

Dalva

256 pages

21 euros

Parution: 3 mars 2022

«Comment s’occuper un dimanche d’élection», le non-vote est politique

La fin prochaine de notre planète, la menace d’une guerre nucléaire déclenchée par un Poutine au bord du nervous breakdown: deux raisons parmi d’autres pour expliquer que cette élection présidentielle ait sans doute moins passionné que les précédentes. En tout cas, certains sujets marronniers semblent ne pas avoir été remis sur le tapis en 2022, faute d’espace médiatique disponible. C’est le cas par exemple de la nécessité de comptabiliser les votes blancs comme des suffrages exprimés, idée dont Bruno Gaccio se fit un temps le porte-parole.

L’abstentionnisme, s’il a bien évidemment été évoqué durant la soirée électorale du 10 avril, ne s’est pas trouvé non plus au centre des débats. Pourtant, François Bégaudeau, qui ne vote plus depuis belle lurette, vient de consacrer un chouette petit livre au fait de ne pas aller voter. Comment s’occuper un dimanche d’élection n’entend ni convaincre les gens de s’abstenir, ni montrer du doigt celles et ceux qui évitent les bureaux de vote comme la peste: c’est avant tout un texte visant à dégommer les idées reçues à propos des abstentionnistes.

Ainsi donc, ne pas voter serait parfois –voire souvent– un geste plus politique que de glisser son bulletin dans l’urne, nous explique l’auteur, qui demande tout simplement à ce qu’on le laisse tranquille, ainsi que ses camarades de non-vote, sans pour autant les empêcher d’avoir un avis et de le donner –le fameux «Puisque tu ne votes pas, ne commente pas les élections». C’est un livre plein d’arguments solides, de digressions maîtrisées et de délicieux pics de mauvaise foi. Idéal pour s’occuper le dimanche 24 avril, qu’on aille voter ou non, en attendant fébrilement (ou pas) le résultat de l’élection.

«Les disparus des Argonnes», vivre avec et vivre sans

Le nom de Julie Peyr dira probablement quelque chose aux aficionados d’Arnaud Desplechin et Antony Cordier. Elle a coscénarisé Trois souvenirs de ma jeunesse, Les fantômes d’Ismaël et Tromperie, trois des quatre derniers films du cinéaste roubaisien (à retrouver actuellement dans la saison 2 d’En thérapie). Idem pour les trois longs-métrages de fiction du fabuleux réalisateur de la série OVNI(s), à savoir Douches froides, Happy few et Gaspard va au mariage.

Mais l’autrice est aussi romancière. Dans Les disparus des Argonnes, sa troisième publication, elle s’inspire de l’affaire des disparus de Mourmelon, au centre de laquelle on trouve l’adjudant-chef Pierre Chanal, accusé d’avoir fait disparaître au moins huit hommes dans les années 1980. Julie Peyr ne reprend que la trame de ce dossier, s’appuyant sur le fait divers sordide (et à jamais plein de mystères, Chanal s’étant suicidé à la veille de son procès) pour en dépeindre les conséquences sur les vivants.

De cette tragédie très masculine (suspect et victimes sont des hommes), Julie Peyr tire une affaire de femmes, plaçant au premier plan la mère d’un des jeunes disparus et la sœur de l’unique accusé. Il y a les fantômes du passé, dont on ne sait s’il faut les exhumer ou au contraire les sortir du placard. Il y a la douleur des autres, il y a sa propre douleur aussi, et puis il y a la vie qui continue, le quotidien qui refuse de faire une pause. Malgré ces gens qui manquent à l’appel, malgré l’idée qu’ils puissent être en train de pourrir quelque part, il faut tenter de vivre et d’avancer. Et c’est d’une vraie beauté malgré l’horreur du contexte.

«Un monde de salauds souriants», hikikomori et disruption

C’est un univers très macroniste dans lequel nous convie Thomas Rosier, qui s’emploie rapidement à le dynamiter sauce vitriol. Un monde de salauds souriants fait s’entrecroiser trois personnages: un hikikomori vivant reclus dans sa chambre sous la surveillance bienveillante de sa mère (et les noms d’oiseaux de son père), une jeune femme en marge qui finira par accepter une offre d’emploi inattendue, et un chirurgien esthétique avide d’innovations lui permettant de ponctionner et d’avilir les plus faibles.

Voilà un monde très disruptif, où la valeur travail semble devoir être placée au-dessus de tout, où les idées sont considérées comme bonnes dès lors qu’elles s’avèrent lucratives, et où l’être humain, finalement, a assez peu de valeurs. La charge de Thomas Rosier est féroce, elle est excessive à dessein, mais au final elle vise juste, parvenant –si ça n’était pas déjà fait– à nous dégoûter de ce quotidien que nous dédions tous et toutes au capitalisme (même si c’est parfois malgré nous).

Dans ses instants les plus malins, Un monde de salauds souriants (premier roman d’un charpentier et urbaniste dont les rencontres ont visiblement été fructueuses) rappelle La théorie de la tartine, fiction acide dans laquelle Titiou Lecoq décortiquait les conséquences de l’avènement d’internet, outil génial qu’on a hélas mis dans les mains de gens pas terribles. Thomas Rosier se pose le même genre de questions en se demandant comment nous avons pu confier nos vies à des individus qui ne manient que le cynisme et l’optimisation fiscale. La réponse est drôlement désespérante.

«Tout est ori», la jeune femme et le sperme

C’est un roman si influencé par John Irving que l’auteur de L’épopée du buveur d’eau et Le monde selon Garp est nommément cité à l’intérieur. Ce premier livre signé par un médecin québécois a en effet de faux airs de saga irvinguesque: même goût pour le portrait de famille bordélique, même fascination pour la digression et l’élucubration, même façon de considérer la vie comme une longue tragédie dont il vaut mieux arriver à rire.

La comparaison ne signifie pas que Paul-Serge Forest soit un aussi bon écrivain que John Irving, auteur inimitable (même si beaucoup ont essayé) dont les écrits ont en plus tendance à gagner en saveur à mesure qu’on avance dans la lecture de son œuvre –on se délecte mieux des gimmicks et des idées fixes. Mais Tout est ori est empreint d’une énergie joliment foutraque qui lui permet d’emporter le morceau.

Reste que cette fresque à cheval entre Québec et Japon souffre d’un «male gaze» assez appuyé et de la fascination triviale de son auteur pour le sperme. On s’approche par moments du bukkake littéraire tant la semence occupe une place croissante dans Tout est ori –même le titre si intrigant est relié à ce sujet. En cela, Forest se rapproche des aspects libidineux d’un Denys Arcand lui aussi très porté sur la chose (et pas toujours de façon très fine). Comment dit-on gauloiserie en québécois?

1650354370 484 Baleines abstentionnistes et happy ends quatorze livres pour survivre auTout est ori

de Paul-Serge Forest

Éditions des Équateurs

448 pages

21,50 euros

Parution: 2 mars 2022

«Toto perpendiculaire au monde», curieux dédale

Le livre le plus étrange de la sélection est l’œuvre d’Antoine Mouton, poète et romancier à l’univers pour le moins singulier. On navigue à vue dans ce Toto perpendiculaire au monde qu’il convient de décrire comme le portrait de groupe des habitants d’un immeuble, mais qui dès ses premières pages s’affranchit de toute envie de brosser un tableau choral réaliste. C’est l’anti 8 Rue de l’Humanité, en somme. Et c’est tant mieux.

Le 133 est un immeuble rempli de couples, exception faite d’un être solitaire nommé Jean-Max, qu’on décrirait volontiers comme étrange si tout le livre ne l’était pas au moins autant que lui. Toto perpendiculaire au monde déballe un ton poético-rigolard et en même temps très noir: s’il fallait trouver un point de comparaison, on irait peut-être chercher chez J.G. Ballard, de I.G.H. (inspiration du film High-Rise) en Super-Cannes.

Les locataires de l’immeuble déambulent à la recherche d’autres gens, d’autres choses, suivant des ballons puis se mettant en quête d’une hache destinée à les protéger d’autres locataires qui pourraient avoir envie de leur faire la peau. On passe autant de temps à essayer de comprendre les règles du jeu qu’à y participer, et c’est ce qui fait le sel du livre d’Antoine Mouton; ce dernier invente une grammaire narrative à nulle autre pareille, nous égarant parfois en route pour mieux nous retrouver au gré d’une fulgurance imprévue. Sacré périple.

«Celle qui fut moi», voir la mère

La couverture affirme que Frédérique Deghelt est l’autrice de Celle qui fut moi, mais à peine deux pages plus tard, elle y est créditée en compagnie d’une certaine «Sophia L.». Et c’est apparemment cette dernière qui s’adresse à nous dans le prologue du livre, expliquant qu’elle s’apprête à nous raconter sa vie improbable et que «pour adoucir [ses] révélations», elle se cachera «derrière un nom d’emprunt et celui d’une romancière qui s’interroge sur l’identité».

S’ensuit effectivement le récit d’une existence absolument dingue, et en particulier d’une quête existentielle qui la poussera à traverser le monde. Convaincue par sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, que sa véritable génitrice est ailleurs, Sophia entame une quête qui la mènera au Brésil, mais aussi en Martinique. À la recherche d’une éventuelle deuxième mère, elle partira évidemment aussi en recherche d’elle-même.

L’écriture de Frédérique Deghelt (La vie d’une autre) est d’une densité qui fait tourner la tête. Il s’en passe, des choses, en 240 pages, tant dans les faits que dans le cerveau bouillonnant de l’héroïne. Celle qui fut moi est plus profond que fantaisiste: aussi stupéfiants soient-ils, les soubresauts dramatiques ne sont jamais gratuits, tout comme les personnages parfois fantasques croisés par Sophia L., «filia dolorosa» ô combien mémorable.

1650354370 650 Baleines abstentionnistes et happy ends quatorze livres pour survivre auCelle qui fut moi

de Frédérique Deghelt

Les Éditions de l’Observatoire

240 pages

20 euros

Parution: 9 mars 2022

Bien entendu, rien n’interdit de se ruer sur des livres moins récents que les quatorze cités dans cet article. On peut également vous suggérer de jeter un œil –et même deux– sur cette sélection de début d’année, sur ce livre parlant de livres reliés en peau humaine, sur cet ouvrage passionnant sur la théorie du «grand remplacement»…

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On peut aussi prendre le temps de flâner entre les tables de la librairie (ou de la bibliothèque) la plus proche de chez soi, parce qu’il n’y a finalement rien de plus exaltant que de tomber sur un livre inconnu, de le choisir par intuition et de réaliser quelques heures (ou mois) plus tard qu’on a bien fait d’écouter son flair.

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Baleines, abstentionnistes et happy ends: quatorze livres pour survivre au printemps 2022