Ces trois Polynésiens qui vont monter les marches





Ces trois Polynésiens qui vont monter les marches

Tahiti, le 28 avril 2022 – Le 26 mai prochain, Pahoa Mahagafanau, Matahi Pambrun et Laurent Jacquemin monteront les célèbres marches du Festival de Cannes à l’occasion de la présentation en sélection officielle du film Tourment sur les îles du réalisateur espagnol, Albert Serra, entièrement tourné en Polynésie. Une expérience incroyable pour les deux comédiens et le producteur polynésiens, et des retombées historiques pour la profession tout entière de la production audiovisuelle au fenua.
 
Tourment sur les îles, le film réalisé par l’Espagnol Albert Serra, avec les acteurs Benoît Magimel et Sergi Lopez, tourné entièrement en Polynésie et co-produit par le français Idéale Audience Group et le polynésien Archipel Production, a été choisi la semaine dernière parmi 2 000 films pour faire partie de la sélection officielle des 22 longs-métrages présentés au Festival de Cannes. Comble du plaisir, parmi les équipes locales qui ont participé au tournage, la production a sollicité les deux comédiens Pahoa Mahagafanau et Matahi Pambrun, ainsi que le producteur exécutif Laurent Jacquemin pour monter les marches à l’occasion de la présentation du film sur la Croisette… Une expérience “incroyable”, “géniale”, “extraordinaire” pour les trois Polynésiens en particulier. Et pour la production audiovisuelle locale en général.
 
Filmés au naturel
 
Tourné en pleine crise Covid, en août dernier à Tahiti et Moorea, le film d’Albert Serra est pitché depuis plusieurs jours sur l’ensemble des médias spécialisés : “Une écrivaine au charme magnétique, Heitea, rentre au pays après avoir connu un grand succès en métropole avec un premier roman. De retour sur l’île, elle est accueillie par l’ambassadeur, De Roller, un homme de calcul. Heitea traverse une grave crise créative et, face à l’impossibilité d’écrire une nouvelle œuvre, décide d’accepter le travail de traduction simultanée que lui propose l’ambassadeur. Une étrange attirance amoureuse naît entre les deux personnages, tour à tour pleine d’espoirs et de désirs contrariés.” En tête d’affiche, un haut-commissaire joué par Benoît Magimel. Et autour de lui, des comédiens polynésiens “choisis” par la caméra visiblement aussi sensible que particulière du réalisateur espagnol.
 
Avec une expérience toute relative dans la profession, Pahoa Mahagafanau depuis sa maison à Mahina et Matahi Pambrun sur les plaines de Punaauia racontent la même rencontre étonnante avec le réalisateur. Un casting pour un petit rôle de figuration. “Et ensuite ça s’est transformé en rôle… tout court”, explique Pahoa. “J‘étais censé ne faire qu’une seule scène (…). Et Albert, le réalisateur, a adoré et il m’a demandé de rester pour le reste du film, raconte Matahi. Aucun texte. Pour aucun des acteurs. La caméra d’Albert Serra capte des interprétations brutes, improvisées. Elle tourne autour de la spontanéité des comédiens. “Personne ne connaît le film, que ce soient les acteurs, les acteurs principaux, les cameramen, enfin toute l’équipe, explique Matahi.Il nous explique, cinq minutes avant la scène, la situation. Il nous donne à peu près les lignes à tenir en ce qui concerne la conduite, l’humeur du personnage et une vague direction de l’histoire. Et on fait avec.” Aussi surpris l’un que l’autre de la tournure prise par cette aventure, Pahoa et Matahi s’apprêtent à vivre le Festival de Cannes avec tout le naturel qui semble avoir séduit le réalisateur.
 
“Les retombées, c’est inouï”
 
Beaucoup plus rompu aux codes de la profession, Laurent Jacquemin, producteur exécutif sur le film et gérant d’Archipel Production à Tahiti, n’en est pas moins stupéfait par cette grande première pour un film co-produit localement. “C’est d’abord la preuve claire et nette que nos compétences locales, que ce soient les comédiens et les techniciens, sont vraiment d’un niveau très élevé”, exulte le professionnel. Cannes et la Croisette, c’est surtout à travers la reconnaissance de la production audiovisuelle locale que le producteur local vivra cette expérience inédite. Côté retombées locales, outre la visibilité pour la profession, ce sont déjà 80 millions de Fcfp de retombées économiques directes en Polynésie lors du tournage qui ont fait de ce projet une réussite polynésienne. “Ensuite c’est sûr que quand tu vas à Cannes, tu es certain de vendre ton film dans le monde entier. Les retombées, c’est inouï, parce que quand tu es producteur comme nous, tu espères qu’ils vendent le film. Plus il va se vendre, plus il va être diffusé et mieux c’est pour nous.”
 
Le 26 mai prochain dans l’après-midi, Pahoa, Matahi et Laurent fouleront donc le tapis rouge avec un plaisir non dissimulé. Ce sera le jeudi de l’Ascension. Celle des marches du Festival de Cannes.
 


​Pahoa Mahagafanau, comédienne : “Au début, c’était juste de la figuration”


Ces trois Polynésiens qui vont monter les marches
Comment vous êtes-vous retrouvée dans ce film ?

“Grâce à un casting de Stéphanie McKenna, qui m’a contactée pour un petit travail de figuration. Et ensuite ça s’est transformé en rôle… tout court. (…) Dans les castings, habituellement je ne me présente jamais. Là je n’ai même pas envoyé de candidature, c’est elle qui est venue vers moi par Messenger. Pourquoi moi ? Je ne sais pas. Je pense qu’elle a contacté plusieurs personnes et au final, c’est moi qu’on a choisi.”
 
D’avoir appris que le film était en sélection à Cannes et que vous alliez monter les marches, ça a été une nouvelle incroyable ?

“Je savais que le film avait été fait pour le festival. Mais d’apprendre que le film a été sélectionné et que je pars. C’est bizarre. Je ne m’attendais pas à ça. C’est cool et je n’ai pas vraiment les mots pour expliquer ça. C’est un truc à vivre et s’il fallait le refaire, je le referai sans hésiter. C’était génial.”
 
Comment s’est passé le travail sur le tournage ?

“En fait, je n’avais pas de texte du tout. Rien n’est écrit. Ce n’est que de l’impro. S’il aime, il arrête. S’il n’aime pas, on continue. Au début, c’était juste de la figuration et en fait il m’a donné un rôle et c’est parti… en live.”
 
Le tournage s’est déroulé en pleine période Covid, c’était compliqué à gérer ?

“On avait nos attestations, on devait faire des tests tous les deux jours. Moi j’ai eu le Covid pendant le tournage. J’ai arrêté dix jours et j’ai repris ensuite. (…) Pour ce qui me concerne, on a tourné au Radisson et au Royal Tahitien. J’ai fait un mois entier, presque tous les jours, parfois la nuit ou le matin. Après nous, ça va encore, ce sont vraiment les caméramans et autres qui sont là 24/24h. Ils sont tout le temps-là.”
 
Cette expérience, elle vous a donné envie de continuer dans ce métier ?

“En fait, je suis trans’. Et dans tous les films, il n’y a pas vraiment de demande transgenre. Du coup, je ne sais pas. Si on me demande, pourquoi pas. (…) Mais en revanche, ça ne m’a jamais fermé de portes. Pas du tout.”
 


Matahi Pambrun, comédien : “J’ai hâte de voir ça”


Ces trois Polynésiens qui vont monter les marches
Racontez-nous comment vous en êtes arrivé à être casté pour ce film ?

“C’est simple. Il y a eu une proposition de casting que Stéphanie McKenna a posé sur Facebook. Je la connais un petit peu et je me suis inscrit. J’ai été pris et une semaine ou deux après, j’étais censé ne faire qu’une seule scène qui durait pas très longtemps dans le film. On s’est retrouvé, je me souviens que c’était le 12 août 2021, au Yacht Club de Arue. On a tourné la première scène. Et Albert, le réalisateur, a adoré et il m’a demandé de rester pour le reste du film. Ce qui fait que pour finir, au lieu de tourner une journée, j’ai tourné dix jours avec eux.”
 
Pouvez-vous nous expliquer le rôle que vous avez eu dans ce film-là, dans l’histoire ?

“Alors, apparemment, il faut prendre ça avec des pincettes puisque personne ne connaît le film, que ce soient les acteurs, les acteurs principaux, les cameramen, enfin toute l’équipe, personne n’est au courant vraiment de l’histoire, mais apparemment mon rôle est un peu le représentant du peuple vis-à-vis de l’État français, donc du haut-commissaire.”
 
Il semble qu’Albert Serra ait une façon de filmer assez surprenante. Il n’y a pas de texte, en réalité ?

“Tout à fait, il n’y a pas de texte ! Personne n’a de texte. Que ce soit l’acteur principal, Benoît Magimel ou qui que ce soit. Il n’y a aucun texte. Il nous explique, cinq minutes avant la scène, la situation. Il nous donne à peu près les lignes à tenir en ce qui concerne la conduite, l’humeur du personnage et une vague direction de l’histoire. Et on fait avec.”
 
C’est peut-être un peu différent de ce qu’on peut vivre sur ce genre de tournage. Quel sentiment ça vous a laissé ?

“Ce que j’ai ressenti, c’est un côté très convivial, familial. La bienveillance de tout le monde. Que ce soit du réalisateur, Albert Serra, les acteurs, tout le staff logistique, les caméras, le son, la déco, mais aussi le staff qui s’occupait de notre nourriture, de nos repas, des boissons. C’était super.”
 
Quand vous avez appris que le film irait à Cannes, c’était plutôt une bonne surprise ?

“C’est ce qu’Albert nous disait : “On espère se présenter à Cannes.” Déjà, on ne savait pas si le Festival allait avoir lieu, puisqu’on était dans une période compliquée au niveau de la crise sanitaire. On ne savait même pas ce qui allait se passer. Mais il laissait sous entendre qu’ils allaient présenter le film. Et là, la production demande à ce que Shanah (Pahoa), Laurent et moi-même, on y aille pour présenter le film. J’ai hâte de voir ça.”
 
Pour vous, c’est surtout expérience de vie ou une opportunité professionnelle pour une future carrière ?

“Non, pas du tout. Moi, je suis content d’être là. D’aller voir ce qui se passe. De visiter un peu la France et puis de voir un peu l’ambiance qu’il y a là-bas. Comme beaucoup, on voit ça à la télé depuis qu’on est tout petit le Festival. Là, être en plein dedans, c’est une chance fantastique. (…) Après, moi, je prends ça comme ça parce que j’ai trouvé vraiment le “métier” d’acteur, si on peut dire, facile. J’ai trouvé que la difficulté elle se posait surtout à toute l’équipe autour. Nous, on ne fait rien. C’est quatre heures d’attente à fumer des clopes, boire des cafés, rigoler… pour dix minutes de : “action !”. Mais quand tu vois toute l’équipe, la déco, le son, les caméras… Eux c’est non stop. Ils ont à peine le temps de manger. C’est Marlon Brando qui disait : “Acteur, c’est le métier le plus facile au monde.” Moi, j’ai trouvé qu’il avait raison. Si je compare à d’autres métiers que j’ai pu faire ou que je connais, ouvrier ou je ne sais pas guide touristique, j’ai trouvé ça facile.”
 


Laurent Jacquemin, co-producteur pour Archipel Production : “C’est extraordinaire”


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Vous êtes le producteur exécutif de ce film retenu en sélection officielle à Cannes, quand avez-vous appris cette nouvelle exceptionnelle ?

“On l’a appris jeudi la semaine dernière. Il y avait une première annonce de la sélection où ils annonçaient 17 à 18 films et en fait le montage s’était terminé à la dernière minute et ils n’avaient pas eu le temps de voir le film. Et ils laissent toujours deux ou trois films pour les “retardataires”. Et le film d’Albert Serra a été pris sur ces films-là.”
 
Vous allez donc monter les marches du Festival le mois prochain, la concurrence est rude pour en arriver à cette sélection ?

“Alors le film est bien retenu en sélection officielle. À Cannes, il y a 22 films qui concourent pour la Palme d’or. Ensuite, il y a d’autres sélections en parallèle. Mais sur la compétition officielle, ce sont 2 000 films qui se présentent et seulement 20 à 22 qui sont retenus. Donc c’est extraordinaire.”
 
Il y a d’autres exemples de productions ou de coproductions locales qui ont bénéficié d’une telle visibilité ?

“À mon sens non, on n’a aucun exemple. C’est une première. Les productions locales n’existent que depuis peu de temps et on n’a aucun exemple de cet acabit. C’est quand même le plus grand festival de cinéma du monde.”
 
Qu’est-ce que cette reconnaissance peut apporter à l’audiovisuel polynésien ?

“Pour moi, il y a deux choses. C’est d’abord la preuve claire et nette que nos compétences locales, que ce soient les comédiens et les techniciens, sont vraiment d’un niveau très élevé. Parce qu’on avait quand même plus de 50% de l’équipe qui était locale. Même si on est d’accord que c’est un film qui est porté par un réalisateur et que c’est vraiment lui qui porte le projet en premier évidemment, mais avec le support de toutes les équipes locales qui ont quand même participé à la réussite du film. C’est certain. Et la deuxième chose, c’est que c’est une immense visibilité. C’est une vitrine formidable d’aller à Cannes. Le film va être vendu dans le monde entier, donc ça va faire forcément rayonner le potentiel du cinéma local.”
 


Rédigé par Antoine Samoyeau le Vendredi 29 Avril 2022 à 16:59 | Lu 364 fois


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