Critiques – Cannes 2022 : la cuvée des premiers films – BANDE À PART

Les vingt-six films en question regroupaient vingt-neuf cinéastes – trois films y étant coréalisés en binôme -, à savoir seize femmes et treize hommes. Une parité donc largement à l’honneur, avec carrément une majorité de réalisatrices dans les opus retenus. Une réalité que l’on souhaite encourageante pour les œuvres des cinéastes post-seconds longs-métrages à venir.

Parmi les protagonistes de ces histoires, de nombreuses héroïnes rayonnent, de tous âges, tout comme de nombreux héros. La jeunesse domine ces films, car elle constitue souvent le cœur des premières œuvres. Le récit initiatique, parfois rebaptisé Coming of Age, embrasse en effet ces périodes charnières que sont l’enfance et l’adolescence, et ses passages houleux et formateurs vers l’âge adulte.

Les enfants font ce qu’ils peuvent pour grandir, à commencer par l’inénarrable héros en culottes courtes du Petit Nicolas – Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? d’Amandine Fredon et Benjamin Massoubre (Sélection officielle, séance spéciale), dont les facéties rythment l’apprentissage. Suivent les fillettes troublées d’Alma Viva de Cristèle Alves Meira (Semaine de la Critique) et d’Aftersun de Charlotte Wells (Semaine), qui, chacune, doivent faire face aux non-dits, à la destinée familiale, au lien mis à mal par la tradition et la dépression, tout comme les deux jeunes frangins de Nos cérémonies de Simon Rieth (Semaine) grandissent au rythme de la séparation fatale, inlassablement rejouée.

L’adolescence ensuite, avec son lot de troubles, comme pour les garçons amérindiens livrés à eux-mêmes, entre pré-ados perdus dans la drogue, et jeune adulte déjà père, dans la fresque palmée d’or War Pony de Riley Keough & Gina Gammell (Sélection officielle, Un Certain Regard) ; comme pour le quatuor populaire des Hauts-de-France choisi par le réalisateur allumé dans Les Pires de Lise Akoka et Romane Gueret (UCR) ; comme pour la bande en vacances marquée par la tragédie du Falcon Lake de Charlotte Le Bon (Quinzaine des Réalisateurs) ; comme pour le fils insupporté par sa mère et par le monde, jusqu’à créer sa musique en live de sa chambre dans When You Finish Saving the World de Jesse Eisenberg (Semaine) ; et comme pour l’héroïne bouleversante dans l’emprise amoureuse et incestueuse de Dalva d’Emmanuelle Nicot (Semaine).

Les jeunes adultes font ce qu’ils peuvent pour trouver leur place dans le monde, entre affirmation d’une fille seule dans des meutes de gars et de motos du Rodéo de Lola Quivoron (UCR), ou d’un garçon féminin dans l’univers colombien machiste d’Un varon de Fabian Hernández (15e), entre péripéties amoureuses au milieu des croyances sud-est espagnoles dans El agua d’Elena López (15e), et conditionnement masculin dans le redressement colombien radical de La Jauria d’Andrés Ramirez Pulido (Semaine). Une révélation fait figure d’espoir malgré la noirceur, c’est l’histoire d’amour impossible de Joyland de Saim Sadiq (UCR), entre un fils cadet, homosexuel caché, et une transsexuelle, qui attend sa transition définitive, dans le premier long-métrage pakistanais jamais présenté en Sélection officielle cannoise.

Face à toute cette jeunesse déboussolée, une chronique japonaise célébrait la vieillesse, dans sa description minutieuse d’une tentative du vieillir bien à l’ère contemporaine : c’est Plan 75 de Hayakawa Chie (UCR). Ce film, récipiendaire de la mention spéciale de la Caméra d’or, joue la carte du cinéma classique et de la mise en scène soignée, tout comme Manuela Martelli dans sa reconstitution de la dictature chilienne, à travers les yeux d’une bourgeoise mûre qui s‘émancipe dans 1976 (15e), ou Lee Jung-jae avec son incursion dans le polar sud-coréen à gros budget pour Hunt (Sélection officielle, séance de minuit), sur fond de duo masculin qui s’affronte en mode revisite du classique hongkongais Infernal Affairs d’Andrew Lau et Alan Mak.

Les jeunes cinéastes s’emparent du genre et de la forme pour chercher, expérimenter, proposer. L’animation, dans le précité Petit Nicolas…, d’après Sempé et Goscinny, où la fiction creuse l’envers du décor de la création, et par petites touches, grâce à la voix intérieure de l’héroïne, présence dessinée au milieu des prises de vues réelles dans Tout le monde aime Jeanne de Céline Devaux (Semaine). Un envers de la création qui est également placé au centre du précité Les Pires, dans son implication du réel et des « vrais gens », pour créer du faux crédible devant une caméra, dans sa mise en abyme du cinéma. Le polar, le film de guerre, le mélodrame, la chronique intimiste, le road-movie (et son sous-genre iranien du film de voiture et de taxi avec Imagine d’Ali Behrad, Semaine) faisaient partie du bal. La chronique dépressive aussi, de Funny Pages d’Owen Kline (15e) à The Woodcutter Story de Mikko Myllylahti (Semaine), et la fable contemplative, entre poésie et force documentaire, avec Le Barrage d’Ali Cherri (15e), où un ouvrier de briqueterie suit une quête sisyphéenne dans le désert.

En prolongement des regards et témoignages sur la guerre, la réalité de l’actualité résonnait fort avec deux fictions ukrainiennes : Pamfir de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk (15e) et Butterfly Vision de Maksim Nakonechnyi (UCR). Dans le premier, une fresque à la mise en scène alliant performance et coup de poing enchaîne les plans-séquences en caméra mouvante, pour signifier avec rage, via des rites tribaux, la résistance à l’invasion. Dans le second, un portrait sans fard scrute les effets intimes et collatéraux progressifs du retour d’une soldate abusée. La douleur du monde criait son nom et résonnait fort sur les écrans cannois.

Parmi tous ces films, dont il faut absolument retenir en premier lieu Dalva, Joyland, La Jauria, Le Barrage et War Pony, beaucoup vont sortir au fil des mois prochains. La rédaction en reparlera au fur et à mesure. À suivre de près !

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