DVDFr | Kinuyo Tanaka, réalisatrice de l’âge d’or du cinéma japonais – Coffret 6 films : le test complet du Blu-ray

Tous les films, encore inconnus en France, de la
première réalisatrice japonaise, dans une des plus
remarquables éditions de l’année.

Actrice mythique de l’âge d’or du cinéma japonais,
immortalisée à l’écran par Kenji Mizoguchi, Yasujirô Ozu ou
Mikio Naruse, Kinuyo Tanaka fut aussi la première femme
cinéaste de l’après-guerre au Japon. Elle réalisa six longs
métrages, de 1953 à 1961, en touchant à tous les genres, du
mélodrame intimiste à la fresque d’époque, de la comédie
sentimentale au récit d’apprentissage.

Kinuyo Tanaka, réalisatrice de l’âge d’or du cinéma
japonais
rassemble tout l’oeuvre de la cinéaste. Née en
1909, un peu moins méconnue en France comme réalisatrice
depuis la rétrospective de sa filmographie au Festival Lumière
en 2021 et de la sortie de ses films en février 2022, elle fut
avant tout une des actrices les plus célèbres au Japon pour
avoir tenu plus de 250 rôles, dès 1923, à l’âge de 14 ans,
jusqu’à 1976, un an avant sa mort. Elle atteignit une renommée
internationale avec le rôle-titre de
La Vie d’O’Haru, femme galante (Saikaku ichidai
onna
, Kenji Mizoguchi, 1952), au moment où elle entreprit
de réaliser son premier film, Lettre d’amour. C’était
une pionnière : une seule Japonaise, Tatsuko Sakane, avait
réalisé un film avant elle, New Clothing (Hatsu
Sugata
), sorti en 1936, considéré comme perdu.

Lettre d’amour (Koibumi, 1953, noir et blanc,
1.37:1, 98’). Reikichi, un marin démobilisé, vit dans
l’obsession de Michiko, une femme qu’il a aimée avant la
guerre. Quand il n’erre pas dans les rues de Tokyo à la
recherche de son amour perdu, il fréquente son frère Hiroshi,
qui rêve d’ouvrir une librairie, ou bien Naoto, un camarade
devenu écrivain public. Ce dernier écrit des lettres en
anglais pour les jeunes femmes abandonnées par les G.I.s à qui
elles réclament de l’argent. Un jour, Michiko fait irruption
pour qu’on lui écrive une lettre…

Ce mélodrame masculin, réalisé deux ans après la fin de
l’occupation américaine, adapté d’un roman-feuilleton de Fumio
Niwa, observe deux figures familières du cinéma japonais
d’alors, le soldat démobilisé et la pan-pan, prostituée dédiée
au soulagement des G.I.s. Ce coup d’essai fut favorablement
accueilli par la critique et le public et sélectionné à Cannes
pour le Grand Prix, l’ancêtre de la Palme d’or.
On y retrouve Machiko Kyô et Masayuki Mori, deux acteurs vus,
trois ans plus tôt dans Rashomon (Akira Kurosawa,
1950). Kinuyo Tanaka apparaît dans le rôle d’une pan-pan.

Kinuyo Tanaka, coffret 6 films - Lettre d'amour

La Lune s’est levée (Tsuki wa noborinu, 1955,
noir et blanc, 1.37:1, 103’). M. Asai vit à Nara auprès de ses
trois filles : l’aînée Chizuru, revenue au domicile familial
après la mort de son mari ; la cadette, Ayako, en âge de se
marier mais peu pressée de quitter les siens ; et la benjamine
Setsuko, la plus exubérante des trois soeurs qui rêve de
partir s’installer à la capitale. Cette dernière est très
proche de Shoji, le jeune beau-frère de Chizuru qui loge dans
un temple à proximité des Asai. Un jour, il reçoit la visite
d’un ancien ami, Amamiya, qui se souvient avec émotion
d’Ayako, rencontrée durant sa jeunesse. Setsuko est persuadée
que celui-ci a toujours des sentiments pour sa soeur et va
tout faire pour forcer le destin…

Sur un scénario coécrit par Yasujirô Ozu, cette comédie
romantique sur les amours de trois soeurs, interprétées par de
jeunes actrices assez peu connues, dont Mie Kitahara, d’une
surprenante présence dans le rôle de Setsuko. La réalisatrice
tient dans son film celui d’une servante. Accompagné par une
partition originale de Takanobu Saitô, compositeur de la
musique de sept films de Yasujirô Ozu.

Kinuyo Tanaka, coffret 6 films - La Lune s'est levée

Maternité éternelle (Chibusa yo eien nare,
1955, noir et blanc, 1.37:1, 110’). Hokkaido, dans le nord du
Japon. Fumiko vit un mariage malheureux. Sa seule consolation
sont ses deux enfants, qu’elle adore. Un club de poésie
devient sa principale échappatoire, et lui permet de se rendre
en ville. Elle y retrouve Taku Hori, le mari de son amie
Kinuko qui, comme elle, écrit des poèmes. Elle ressent de plus
en plus d’attirance pour lui. Mais Fumiko découvre qu’elle a
un cancer du sein. Alors que ses poèmes sont publiés, elle
doit subir une mastectomie. La jeune femme découvre alors la
passion avec un journaliste qui vient la voir à
l’hôpital…

Inspiré de la vie de la poétesse Fumiko Nakajō, morte à 32
ans d’un cancer du sein peu après la publication de son
premier recueil de haikus, Maternité éternelle s’appuie
sur un scénario écrit par une femme, Sumie Tanaka (sans lien
de parenté avec la réalisatrice), coscénariste de six films de
Mikio Naruse de 1951 à 1962. Un tournant dans la filmographie
de Kinuyo Tanaka qui s’affranchira de l’influence des hommes
en réalisant un film de femmes, entièrement personnel, dans
lequel elle tient encore un petit rôle, celui d’une voisine.
Fumiko est interprétée par Yumeji Tsukioka, une célèbre
actrice qu’on a pu voir dans Hiroshima (Hideo
Sekigawa, 1953), édité en exclusivité par Carlotta Films en
2021.

Kinuyo Tanaka, coffret 6 films - Maternité éternelle

La Princesse errante (Ruten no ôhi, 1960,
couleurs, 2.39:1, 102’). En 1937, alors que le Japon occupe la
Mandchourie, Ryūkō, jeune fille de bonne famille, apprend
qu’elle a été choisie sur photo pour épouser le jeune frère de
l’empereur de Mandchourie. La voilà contrainte de quitter le
Japon et de s’acclimater à sa nouvelle vie de princesse. Une
petite fille naît, et Ryūkō semble heureuse au Palais. Mais,
bientôt, les troupes soviétiques débarquent. Ryūkō est obligée
de prendre la fuite à pied, accompagnée de son enfant, mais
aussi de l’impératrice…

Cette dramatique nouvelle autobiographique publiée par
Hiroko Aishinkakura en 1959 sous le nom de Hiro Saga, adaptée
pour l’écran par une femme, la scénariste Natto Wada, se
déroule au temps de l’occupation par le Japon de la
Mandchourie, à laquelle mettra fin l’Armée rouge en 1945. Un
fait historique souvent repris au cinéma, notamment dans le
troisième volet de l’admirable saga
La Condition de l’homme (Ningen no
joken
, Masaki Kobayashi, 1959-1961). Le rôle-titre est
tenu par Machiko Kyô, la star des studios Daiei, producteurs
du film, connue en Occident pour sa contribution à plusieurs
films de Kenji Mizoguchi, à Rashomon (Akira
Kurosawa, 1950, tout récemment réédité) et à La Petite
maison de thé
(The Teahouse of the August Moon,
Daniel Mann, 1956) qui lui valut une nomination au Golden
Globe
.

Kinuyo Tanaka, coffret 6 films - La Princesse errante

La Nuit des femmes (Onna bakari no yoru,
1961, noir et blanc, 2.35 :1, 93’). La jeune Kuniko est
pensionnaire d’une maison de réhabilitation pour anciennes
prostituées. Malgré la bienveillance de la directrice, la vie
n’est pas facile, et comme toutes ses camarades, elle espère
en sortir. On lui propose une place dans une épicerie, mais le
mari de la patronne et les hommes du quartier sont trop
concupiscents. Kuniko doit s’enfuir et part travailler dans
une manufacture. Devant la méchanceté des autres employées,
elle quitte son emploi, pour intégrer une pépinière. La vie
semble devenir plus douce, mais le passé de la jeune femme la
rattrape…

Cette évocation quasi-documentaire du sort des pan-pans,
internées dans des centres de réhabilitation après l’abolition
brutale de la prostitution en 1956, est l’adaptation d’un
ouvrage de Masako Yana par Sumie Tanaka, la scénariste de
Maternité éternelle. Interprétée par Chisako Hara
(Fleur pâle / Kawaita hana, Masahiro
Shinoda, 1964), Kumiko est rattrapée par son passé avec
l’irruption dans sa vie de son ancien proxénète, sorti de
prison. C’est en incarnant une pan-pan pour son dernier rôle
que Kinuyo Tanaka obtint l’Ours d’argent d’interprétation
féminine
dans Brothel 8 (Sandakan hachibanshokan
bohkyo
, Kei Kumai, 1974), nommé à l’Oscar du meilleur
film étranger
.

Kinuyo Tanaka, coffret 6 films - La Nuit des femmes

Mademoiselle Ogin (Ogin-sama, 1962, couleurs
et noir et blanc, 2.39:1, 102’). À la fin du XVIème siècle,
alors que le christianisme, venu d’Occident, est proscrit,
Mademoiselle Ogin, la fille du célèbre maître de thé Rikyu,
tombe amoureuse du samouraï Ukon Takayama, qui est chrétien.
Le guerrier refusant ses avances, préférant se consacrer à sa
foi, Ogin se marie à un homme qu’elle n’aime pas. Mais
quelques années plus tard, Ukon revient et lui avoue son
amour. Ogin veut alors reprendre sa liberté. Mais le
redoutable Hideyoshi, qui règne sur le pays, a entamé des
persécutions anti-chrétiennes…

Cette tragique romance, accompagnée par la musique de
Hikaru Hayashi (L’Île nue / Hadaka no shima,
Kaneto Shindô, 1961) est l’adaptation par le scénariste
Masashige Narusawa (La Rue de la honte / Akasen
chitai
, Kenji Mizoguchi, 1956) d’un roman de Tōkō Kon
publié en 1956. L’histoire, inspirée de faits réels, se
déroule au temps de la cruelle répression des missionnaires et
des Japonais convertis au christianisme qui inspira d’autres
films, notamment Silence (Chinmoku,
1971), édité par Carlotta Films en 2021, et son remake par
Martin Scorsese, Silence (2016), tous deux
adaptés du roman Chinmoku publié en 1971 par Shūsaku
Endō. Le rôle-titre est tenu par Ineko Arima. Actrice réputée
de trois films de Yasujirô Ozu, elle inscrivit son nom sur les
affiches de deux grands films récemment réédités en vidéo,
La Condition de l’homme et
Contes cruels du Bushido (Bushido zankoku
monogatari
, Tadashi Imai, 1963).

Kinuyo Tanaka, coffret 6 films - Mademoiselle Ogin

Kinuyo Tanaka, réalisatrice de l’âge d’or du cinéma
japonais
, une édition majeure de l’année 2022, regroupe en
exclusivité mondiale l’intégrale des films, jamais distribués
en France avant leur présentation en 2021 au Festival Lumière
et leur sortie en salles en février 2022. Elle est enrichie
par un livret une collection exclusive de bonus complétant
utilement les films.

Kinuyo Tanaka, réalisatrice de l’âge d’or du cinéma
japonais
contient les six longs métrages, (durée cumulée
de 608 minutes) et leurs généreux bonus (167 minutes) répartis
sur quatre Blu-ray BD-50 logés dans un digipack à
quatre volets glissé, avec un livret de 76 pages, dans un étui
en épais cartonnage.

Chaque menu fixe et musical propose le film dans sa version
originale, en japonais, avec sous-titres optionnels, au format
audio DTS-HD Master Audio 1.0.

Le livret de 76 pages, écrit par Pascal-Alex
Vincent, enseignant à la Sorbonne Nouvelle, coauteur du
Dictionnaire du cinéma japonais en 101 cinéastes (GM
éditions, 2018), est divisé en neuf chapitres : les deux
premiers traitent de la carrière d’actrice, puis de
réalisatrice, de Kinuyo Tanaka. Les six suivants de chacun de
ses films, avec leur synopsis, leur environnement social ou
politique, les relations de la réalisatrice avec les studios,
le tournage, une rapide critique de chaque long métrage… Le
titre du dernier chapitre, Maîtresses de leur destin,
caractérise les héroïnes auxquelles Kinuyo Tanaka a donné vie
sur les écrans.

Une édition DVD est disponible, avec le même contenu.

Préfaces des six films par Lili Hinstin
(durée cumulée : 25’). La programmatrice au Festival de la
Villa Médicis rappelle que la décision de Kinuyo Tanaka de
devenir réalisatrice à 42 ans, après une formation comme
troisième assistante de Mikio Naruse pour Frère et soeur
(Ani imôto, 1953), soutenue par Yazujirô Ozu, rencontra
aussi l’hostilité, notamment celle de Kenji Mizoguchi.
Lettre d’amour, bien reçu par la critique et le public,
fut sélectionné pour représenter le Japon au Festival de
Cannes. Le scénario du deuxième film, La Lune s’est
levée
, est offert à la réalisatrice par Yasujirô Ozu. À
partir de son troisième film, Maternité éternelle,
Kinuyo Tanaka s’affranchit de la tutelle masculine et adapte
des « ouvrages écrits par des femmes, en se concentrant sur des
expériences et des points de vue de protagonistes féminines ».
La Princesse errante, son premier film en couleurs, par
sa modernité, annonce la Nouvelle Vague japonaise, tout comme
La Nuit des Femmes, « un mélodrame politique et social
résolument contemporain » condamnant l’idée selon laquelle « le
sort des femmes dépend des hommes ». Elle s’affranchira des
studios pour son dernier film, Mademoiselle Ogin,
produit par trois actrices.

Les six films vus par Yola Le Caïnec (durée
cumulée : 71’). L’historienne du cinéma, en commentant
plusieurs séquences, replace l’action de Lettre d’amour
dans le contexte du « chaos sociétal d’après-guerre », quand
évoluent les rapports entre les sexes dans une société
patriarcale et livre une fine analyse de la mise en scène.
Kinuyo Tanaka soutient dans ses films « des valeurs d’écoute et
d’entraide (…) et développe des figures masculines d’autant
plus positives qu’elles se mettent volontairement en retrait
de l’action ». Elle se concentre sur les relations entre les
femmes dans Maternité éternelle, « un film de femmes
(…) où le cinéma devient sensation pure ». Elle s’adapte sans
difficultés à la couleur et au cadre large du CinemaScope en
1960 avec un autre « film de femmes », La Princesse
errante
, à mi-chemin entre deux genres du cinéma nippon,
le jidaigeki (en kimono) et le gendaigeki
(contemporain). Elle réalise, avec La Nuit des femmes,
un film qui « ressemble de plus en plus au cinéma qu’elle veut
faire (…) sur l’anéantissement de l’être (…) avec une
romance homosexuelle sous-jacente ». Mademoiselle Ogin
propose la « vision d’un amour supérieur (…) orientée vers un
rapport de compréhension et de solidarité envers les
femmes ».

La brièveté de mes comptes-rendus ne doit pas masquer
l’intérêt des analyses concises et pertinentes faites par Lili
Hinstin et Yola Le Caïnec des films qu’elles resituent dans
leur environnement historique et artistique, dans une forme
remarquablement travaillée.

Notes sur Maternité éternelle (11’, Allerton
Films, 2022), par Ayako Saito, professeur à la Meiji Gakuin
University de Tokyo, docteur du département Theater, Film and
Television de UCLA. L’originalité de Kinuyo Tanaka, qui ne
supportait pas que les critiques relèvent dans son oeuvre
« l’influence de Naruse ou d’Ozu », est révélée dès son premier
film, Lettre d’amour, par des plans qui ne figurent pas
au scénario, ainsi que dans Maternité éternelle, dont
elle a seule choisi le sujet. L’analyse de la séquence du
bain, avec la coordination des mouvements de la caméra et des
actrices, fait penser à Vertigo que Hitchcock réalisera
trois ans plus tard.

Kinuyo Tanaka, une femme dont on parle (52’),
un documentaire écrit et réalisé en 2022 par Pascal-Alex
Vincent, produit par Vincent Paul-Boncour. Un musée de
Shimonoseki, sa ville natale, et le Memorial Film Institute de
Kawakita conservent la mémoire du passé d’actrice et de
réalisatrice de Kinuyo Tanaka. Naomi Tsuda, autrice de
Kinuyo Tanaka, réalisatrice, voit en elle une femme
déterminée à suivre sa voie. Scolarisée seulement jusqu’à
l’école primaire, elle intègre une école d’opéra et commence,
en 1924, à 15 ans, à jouer dans une douzaine de films par an.
Sa rencontre avec Kenji Mizoguchi lui permet, après la guerre,
d’enchaîner des grands films et de devenir l’actrice la mieux
payée du studio Shochiku. Kyoko Kagawa, que Kinuyo Tanaka
avait prise sous son aile avant qu’elle ne devienne une des
plus célèbres actrices du Japon, loue sa gentillesse. Elle
avait déjà tenu une centaine de rôles quand elle décida de se
lancer dans la réalisation avec le soutien de beaucoup,
notamment celui de Mikio Naruse, mais avec l’hostilité de
Kenji Mizoguchi. Commence, avec Lettre d’amour, une
revue, film après film, à laquelle contribue Ayako Saito,
d’une suite de portraits non stéréotypés « de femmes de
résistance et à jamais debout ».

Bandes-annonces de La Lune s’est levée
(3’24”), Maternité éternelle (1’47”), La Princesse
errante
(2’46”), de Mademoiselle Ogin (2’17”) et de
la Rétrospective Kinuyo Tanaka (2’28”).

Kinuyo Tanaka, coffret 6 films - Tournage La Lune s'est levée

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