Le cinéma à la française, un modèle bousculé par Disney, Netflix, Amazon… et le Covid

Alors que la fréquentation des salles reste catastrophique depuis l’effondrement dû au Covid, le secteur français du cinéma est en ébullition. On a d’abord vu, au printemps, fleurir une série de tribunes et interviews dans la presse par une vingtaine de ses syndicats professionnels et de nombreuses personnalités (dont les actrices Carole Bouquet et Agnès Jaoui, les réalisateurs André Téchiné, Olivier Assayas, Arnaud Desplechin, Catherine Corsini, les producteurs Saïd Ben Saïd, Philippe Carcassonne, Élisabeth Pérez, etc. ). Il s’agissait alors de contester le maintien, pour un second mandat, de Dominique Boutonnat à la présidence du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

En dépit de cette bronca contre un producteur et financier jugé trop proche d’Emmanuel Macron et, par ailleurs mis en examen pour agression sexuelle, Dominique Boutonnat a été reconduit en juillet dernier.

La seconde vague de mobilisation du secteur a abouti à une journée, le 6 octobre, qui a réuni plusieurs centaines de ses membres, pour la défense du cinéma d’auteur et contre la politique actuelle du CNC.

Durant six heures de débats enflammés, à l’Institut du monde arabe (IMA), les représentants du secteur ont appelé le ministère de la Culture et le CNC – tous deux invités, mais non représentés – à organiser des « états généraux du cinéma ». Ceci sous le regard approbateur du président de l’IMA, Jack Lang (83 ans), ancien ministre de la Culture sous François Mitterrand, l’un des pères de l’« exception culturelle », très impliqué dans le cinéma et l’une des dernières « vaches sacrées » encore en vie de cette époque faste de la gauche française.

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Retour sur un modèle unique né en 1946

Si tout un pan du secteur du cinéma français est si inquiet de l’évolution du CNC, c’est que cette institution est la garante d’un ensemble de mesures uniques dans le monde, destinées à protéger le cinéma indépendant, élaborées et enrichies depuis 1946.

Au lendemain de la Libération, il s’agissait alors de contrer les effets d’un possible raz-de-marée du cinéma américain dans les salles françaises. Les États-Unis avaient, en effet, obtenu, en échange de leur aide massive à la reconstruction de la France, la fin de certains droits de douane et mesures protectionnistes, dont celle des quotas de films étrangers qui existaient avant la guerre.

D’abord Centre national de la cinématographie, devenu, sans changer de sigle, Centre national du cinéma et de l’image animée, le CNC gère un ensemble d’aides et avances sur recette, versées aux scénaristes, réalisateurs, producteurs, diffuseurs.

Une partie est versée de manière automatique à tous les films d’« initiative française », et pour partie au cinéma d’auteur, plus risqué sur le plan commercial.

Parmi le très vaste panel d’aides créées au fil du temps, certaines soutiennent les coproductions avec des pays moins développés (depuis 1986), avec les collectivités locales (depuis 2004) ou encore les tournages réalisés en France par des productions étrangères (depuis 2009).

C’est également le CNC qui soutient les salles classées « Art et essai » (depuis 1962), qui organise (depuis 1989) la promotion du cinéma chez les lycéens, collégiens, élèves de primaire et même, depuis cette rentrée, de maternelle.

L’actrice Virginie Efira, ici dans « Un amour impossible », de Catherine Corsini, est l’une des personnalités appelant à la tenue d’états généraux du cinéma. © Stéphanie BRANCHU – © CHAZ Productions / France 3 Ciné©ma / Arte©mis Productions / Le Pacte / VOO & Be tv / RTBF / Shelter Prod

Pas d’aides de l’État

Contrairement à une idée reçue, les aides versées ne viennent pas du budget de l’État, mais de taxes internes au monde du cinéma et de l’audiovisuel. La première a été créée en 1948 et ne portait que sur les billets de cinéma. Ainsi, dès l’origine du CNC, le système est conçu pour que les films à succès aident le cinéma d’auteur.

Au fil des décennies, cette taxe a été complétée par d’autres, sur la télévision, la vidéo sur cassette, DVD et en service à la demande, ainsi que sur les jeux vidéo et, depuis peu, les plateformes de streaming basées à l’étranger. Symétriquement, à partir de 1986, le périmètre des aides du CNC a été élargi aux œuvres françaises diffusées par ces différents vecteurs.

Le budget total des aides versées par le CNC s’élève en moyenne à 600 millions d’euros par an, mais les soutiens spécifiques mis en place du fait du Covid ont fait monter cette somme à près de 800 millions en 2021.

Arithmétiquement, le cinéma est gagnant dans l’élargissement du périmètre du CNC au-delà du cinéma. La taxe sur les billets de cinéma ne constituait que 9,1 % des recettes du fonds de soutien du CNC, bien moins que la taxe sur la télévision (73,1 %) et même que la taxe sur la vidéo (17,8 %). En revanche, en tant que bénéficiaire, le cinéma reçoit 40,3 % des dépenses de ce même fonds, contre 40,2 % pour l’audiovisuel en général (télé, plateformes, jeux, diffusion sur internet), le reste allant à des actions « transversales ».

Exception culturelle et protection des sorties des films en salles

Le « modèle français » de soutien au cinéma, dont l’aura, en tant que politique culturelle, doit aussi à l’implication de ministres stars de la Culture tels qu’André Malraux et Jack Lang, comprend deux autres composantes essentielles, complétant le strict soutien financier aux films et aux salles.

L’une est d’inspiration française mais relève du droit européen. Il s’agit de l’« exception culturelle », obtenue en 1993, qui permet au cinéma d’échapper, comme d’autres productions artistiques, à la politique de libre-échange de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ainsi, tout ce qu’il peut y avoir de protectionniste dans le soutien français au cinéma, comme à la musique ou aux livres, échappe aux règles de l’OMC parce qu’il est acquis par traité que ce ne sont pas des marchandises ordinaires.

L’autre, pour laquelle le CNC joue un rôle, non de décideur mais de médiateur, c’est la fameuse « chronologie des médias », qui met actuellement le monde du cinéma et de l’audiovisuel en ébullition.

Elle est née, en France, en 1980 avec l’arrivée des cassettes vidéo. Ces dernières auraient pu permettre la diffusion des films à domicile en même temps que leur sortie dans les salles, au risque d’en anéantir la fréquentation, alors que la télévision respectait, elle, un délai de cinq ans après la sortie des films.

Plusieurs fois renégociée, sous l’égide du ministère de la Culture et du CNC, par les parties prenantes du cinéma, de la télévision et des plateformes numériques, elle prévoit des délais minima d’exploitation des films sur support vidéo, par les chaînes de télévision, par les services de vidéo à la demande basés en France et, depuis peu, par les géants du streaming tels que Netflix, Disney + et Amazon qui sont, eux, basés à l’étranger.

Ceci en tenant compte, aussi, des contributions financières que les chaînes TV et services de vidéo à la demande versent au CNC. Dans cette négociation donnant-donnant, Canal +, grand financeur du cinéma français car grand diffuseur de films, a longtemps bénéficié d’un délai de diffusion préférentiel : 8 mois seulement, alors que les chaînes gratuites devaient attendre 30 mois et les nouveaux venus du streaming (Netflix, Disney +, Amazon), 36 mois.

Un réseau de salles et un volume de production de films uniques

C’est tout cet édifice, complexe, qui explique, selon les défenseurs du cinéma le moins commercial, très mobilisés actuellement, la vigueur toute particulière du Septième art en France.

C’est d’abord le cas de son réseau de salles. Avec 2 028 cinémas, exploitant 6 193 écrans, il est de loin le plus important d’Europe. Les autres grands pays du Vieux continent (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Espagne) comptent entre 800 et 2 500 écrans de moins que l’Hexagone. Cela se retrouve dans les scores des entrées, la France en enregistrant deux à trois fois plus que l’Italie, l’Allemagne ou l’Espagne.

Cette vigueur française à part se retrouve dans la quantité de films produits. En dépit des difficultés liées au Covid, le cinéma français a sorti pas moins de 247 nouveaux films en 2021, alors que les sorties, dans les salles françaises, de films américains (78) ou européens (77) ont été trois fois moindres.

Si les grands groupes, souvent partisans d’une réduction du soutien au cinéma trop artisanal, dénoncent régulièrement un supposé manque de qualité, ses défenseurs rappellent qu’en part de marché, les productions françaises, avec 40,6 % des entrées en France, font quasiment jeu égal avec les films américains (43 %) alors que partout en Europe, les productions locales se sont effondrées. Et que la production française décroche régulièrement de belles récompenses : en 2021, la Palme d’or à Cannes (« Titane ») et le lion d’or à Venise (« L’Événement »), en 2022, l’Ours d’argent à Berlin (« Avec amour et acharnement »).

Le bras de fer de Disney

Reste que le cinéma est, économiquement, totalement distancé. Les recettes en salle, en 2021, tous films confondus, ne retrouvent pas leur niveau d’avant le Covid. À 672 millions d’euros, elles sont à moins de la moitié du chiffre d’affaires de la vidéo à la demande (1,7 milliard) et au huitième des jeux vidéo (5,7 milliards) ! La suggestion d’Emmanuel Macron pour sauver les salles, d’y organiser des tournois de jeux vidéo, sous ses airs de boutade, a, en réalité, de quoi faire frémir ceux pour lesquels l’image animée ne saurait être que cinématographique…

Dans un tel contexte, le rapport de force pourrait tourner en faveur des géants américains, allergiques à une « chronologie des médias » qui les empêche d’afficher rapidement les dernières nouveautés, y compris celles qu’ils produisent eux-mêmes.

photo les mesures sanitaires appliquées aux salles de cinéma en ont dramatiquement affaibli la fréquentation. ici, peu avant la réouverture au public à l’issue d’un confinement, le gérant d’une salle effectue un test du matériel de projection.? © david ademas / ouest-france

Les mesures sanitaires appliquées aux salles de cinéma en ont dramatiquement affaibli la fréquentation. Ici, peu avant la réouverture au public à l’issue d’un confinement, le gérant d’une salle effectue un test du matériel de projection.? © DAVID ADEMAS / OUEST-FRANCE

Un quart des entrées en France

Sous l’égide de l’ancienne ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, qui a pu s’appuyer sur une nouvelle réglementation européenne, la France a pu contraindre, en 2021, les plateformes de streaming américaines non établies en France, comme Netflix, Disney + et Amazon, à contribuer au financement du « modèle français ».

Non sans contreparties aux centaines de millions d’euros négociées ou à venir : si le délai de diffusion a été raccourci pour tout le monde (sauf pour les DVD, en perte de vitesse), y compris pour les chaînes de télévision gratuites et pour Canal +, les grands gagnants sont surtout Netflix (15 mois au lieu de 36), Amazon et Disney + (17 mois au lieu de 36).

Pourtant, à leurs yeux, ce n’est pas encore assez. À peine neuf mois après la signature d’un premier accord historique, il est remis en cause. À la tête de l’offensive, Disney. Le géant menace de ne plus sortir ses blockbusters dans ces salles auxquelles, contrairement à Netflix, il devait tout, avant de lancer sa plateforme de vidéo à la demande.

Fort du succès fulgurant de Disney +, le géant californien a déjà annulé la sortie en salles de son dernier film d’animation, « Avalonia, l’étrange voyage ». Il pourrait faire de même avec « Black Panther : Wakanda forever », un succès annoncé de l’univers Marvel, programmé pour début novembre. Cette menace planait au-dessus d’une nouvelle séance de discussion de la « chronologie des médias », le 4 octobre. Le bras de fer n’a rien de virtuel. Disney représente, en année normale, un quart des recettes des salles françaises. Avec un niveau de fréquentation au plus bas depuis 40 ans, les exploitants de cinémas ne sont pas en position de force, même en France.

 

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Le cinéma à la française, un modèle bousculé par Disney, Netflix, Amazon… et le Covid