Maïmouna Doucouré : «Si, moi, je ne donne pas la parole à des femmes et des filles, qui va le faire ?»

Après « Mignonnes », la réalisatrice césarisée revient avec « Hawa », un deuxième film  où elle se met à nouveau à hauteur d’enfance.

Maïmouna Doucouré est de ces personnalités qu’on adore côtoyer. Naturelle, avenante, drôle, brillante, elle est cette femme que toutes les gamines aspirent à devenir. D’ailleurs, c’est à ces dernières qu’elle s’affaire à donner la parole depuis ses débuts. À travers son œil aiguisé, les fillettes prennent corps, se font dansantes et rebelles pour « Mignonnes », dures et attachantes dans « Hawa ». Ses films sont les gardiens d’une part d’elle-même. Ici, un père polygame, là, une mère attentionnée. Cette fois, sa star est une albinos. Fascinante pour les grands, trop étrange pour des gosses cruels et mal habitués.

Ne vous fiez pas aux apparences, chez la réalisatrice, les grandes femmes sont avant tout les plus petites

Chez Doucouré, la différence est une force qu’elle prône poing levé, avec une infinie douceur. Ses plans léchés, la poésie qu’elle injecte dans ses films narrent une société de l’image, une vie en cité qu’elle a bien connue, des barrières mentales posées soigneusement par chacun de nous. Comme modèle pour sa petite Hawa, mère adoptive rêvée pour remplacer une grand-mère extraordinaire (et mourante), elle a choisi Michelle Obama. Une femme, oui. De couleur, aussi. Surtout, une héroïne du quotidien, inspiration pour toute une génération en puissance. Mais ne vous fiez pas aux apparences, chez la réalisatrice, les grandes femmes sont avant tout les plus petites.

La suite après cette publicité

Paris Match. “Hawa” est une quête impossible ?
Maïmouna Doucouré.
Ah, ça, personne au monde n’a eu l’idée de courir après Michelle Obama pour lui demander de l’adopter ! Mais le scénario est surtout lié à la hauteur des barrières mentales que chacun se met. Je veux montrer que si on les fait tomber, 50 % du chemin est parcouru. Et ce n’est pas pour rien si j’ai choisi un personnage qui fonce vers un destin improbable. Tous les matins en me levant, je me dis : “Je suis vraiment réalisatrice ? C’est réel ?” C’est fou d’avoir réussi à me faire une place. Le cinéma n’était tellement pas pour une fille comme moi, issue d’un quartier populaire, noire qui plus est. C’était un rêve secret que je n’osais même pas m’avouer jusqu’à ce que je réussisse à franchir le pas. Hawa aussi poursuit un impossible rêve.

La suite après cette publicité

Ces jeunes filles albinois m’ont raconté leur parcours, certaines ont 15 ans, n’ont aucun ami et ont passé leur enfance à regarder de loin les autres jouer entre eux.

 

N’est-ce pas spécifique à l’enfance de penser que tout est jouable ?
Pour le casting, j’avais demandé que les jeunes envoient une fausse liste de Noël. Et un des petits a dit : “Je veux un avion à réaction pour attraper les bouts du nez.” C’est magique ! Avec “Hawa”, j’espère parler à l’enfant qui sommeille en chacun de nous. Parfois, l’audace naît de cet enfant. L’autre raison pour laquelle j’ai voulu faire ce film, c’est que j’ai une fille différente, extraordinaire, et je me suis toujours demandé ce qu’il se passerait le jour où je ne serais plus là. “Hawa” me permet de lui adresser un message fort : même si tu es discriminée parce que tu es différente, ne te laisse jamais faire, bats-toi pour t’accomplir.

D’où cette notion d’abandon ?
C’est surtout l’enfance livrée à elle-même. En rencontrant autant de jeunes filles albinos pour trouver mon personnage principal, je me suis rendu compte à quel point la société n’est pas armée pour intégrer la différence. Ces jeunes filles m’ont raconté leur parcours, certaines ont 15 ans, n’ont aucun ami et ont passé leur enfance à regarder de loin les autres jouer entre eux. J’en ai pleuré de les écouter. Toutes ces gosses vont voir ce film et je sais que ça va les réconforter de savoir qu’elles ne sont pas seules. 

La suite après cette publicité

La suite après cette publicité

Le fait que Hawa soit albinos renforce sa solitude et son caractère.

 

Vous vouliez absolument un personnage principal différent ? 
Oui. Je voulais quelqu’un qu’on n’a jamais vu dans un film. Le fait que Hawa soit albinos renforce sa solitude et son caractère. C’est une sauvage ! Sa personnalité s’est forgée au fil de la violence qu’elle a reçue.

Comment avez-vous trouvé Sania Halifa, votre Hawa ?
Ça n’a pas été du tout évident. De nombreuses jeunes filles avaient peur, elles ont été tellement maltraitées par la société qu’elles pensaient à un canular. Certaines n’ont même pas voulu passer le casting. On a dû pas mal élargir le spectre. J’ai rencontré des actrices du Canada, du Nigeria, de Suisse, de Belgique… On a vu Sania sept fois avant de se décider. Elle est aux antipodes de Hawa, souriante, très ouverte. Elle est extrêmement talentueuse, mais il fallait que je trouve le personnage derrière elle. Donc on l’a fait évoluer au fur et à mesure, les lunettes, les cheveux… et je l’ai enfin vue.

Outre son talent, j’aime ce qu’Yseult représente, le discours qu’elle tient

 

“Maman(s)”, “Mignonnes”, maintenant “Hawa”. D’où vous vient cette fascination pour l’enfance ? 
Je me considère comme une conteuse, j’aime la poésie de l’enfance, ce qu’elle dégage, toute son innocence, sa naïveté et la cruauté dans laquelle elle évolue. Ce contraste est intéressant à raconter, de voir comment les enfants s’en sortent. C’est aussi l’âge où les blessures se forment, où les traumatismes et les aspirations naissent. Ma mère dit souvent en riant que je me souviens du jour où je suis née parce que j’ai des souvenirs très ancrés de mon enfance, jusqu’à mon premier jour de maternelle. C’est une période fascinante.

Hawa croise différents personnages dans son odyssée, tous très inattendus. 
Yseult ! Outre son talent, j’aime ce qu’elle représente, le discours qu’elle tient. Elle n’entre pas dans les diktats de la beauté, de la mode, ce qu’elle dit est fort pour toute une génération. Ça faisait sens de confronter mon personnage à une personnalité comme celle-ci, avec une superbe voix, au double sens du terme. Je voulais casser cette barrière qu’on pourrait s’imaginer quand on côtoie une artiste de cette ampleur. Ensuite, Hawa croise Thomas Pesquet, héros national, et, dans les deux cas, elle s’en fout totalement. Elle n’a aucune fascination pour personne… en dehors de Michelle Obama !

Qui d’autre que Michelle Obama pour incarner un rôle modèle, une figure aussi emblématique ?

 

D’ailleurs pourquoi est-ce Michelle Obama l’obsession de Hawa… et donc un peu la vôtre ?
Je vous retourne la question : qui d’autre ? Qui d’autre que Michelle Obama pour incarner un rôle modèle, une figure aussi emblématique ? Je n’en vois pas beaucoup aujourd’hui. Ça va au-delà de la couleur de peau, du genre. On a tous envie d’être sa copine, sa boulangère, sa confidente. Elle a réussi quelque chose de rare en n’étant plus seulement “la femme de”. Désormais, c’est presque Barack, “le mari de”. Je l’ai entendu raconter qu’un soir, Barack lui a dit : “Tu te rends compte, tu n’aurais pas connu tout ça si tu n’étais pas ma femme.” Elle lui a répondu : “Chéri, tu ne serais pas président si je n’étais pas ta femme.” Elle est incroyable ! C’était impossible pour Hawa de trouver quelqu’un à la hauteur de sa grand-mère pour s’occuper d’elle, il fallait au moins Michelle. 

Vous avez choisi la chanteuse Oumou Sangaré pour jouer sa grand-mère. Qu’est-ce qui vous a convaincue ? 
C’est une immense diva. Je l’écoutais déjà petite, ma mère adorait sa musique. Je suis partie au Mali la rencontrer, on a passé un week-end ensemble et ça a été une évidence. Je n’ai cessé de lui répéter : “La caméra t’aime tellement.” C’est peu commun des gens qui ont autant de dons. Arriver face à une caméra et incarner un personnage si loin de ce qu’elle est… On ne la voit jamais comme dans le film, totalement au naturel, elle est entrée dans la peau de cette femme mourante en toute humilité. Comme ils disent en anglais, elle était née pour briller.

C’est tellement récent de voir des Noires obtenir des rôles principaux dans des films français.

 

Après ce tour d’horizon, force est de constater que vous faites encore un film de femmes. Vous avez un souci avec ces messieurs ?
Je ne fais même pas exprès ! C’est là que je m’identifie le plus facilement. J’ai cherché une fille tout de suite, sans même y réfléchir. Le fils d’une amie aimerait passer un casting pour un de mes projets. Il m’a fait rire, il m’a dit : “Mais ça ne marchera pas, je ne suis pas une fille et je ne suis pas noire.” Je ne m’enfermerai jamais et je ne dis pas que je ne raconterai pas un jour l’histoire d’un homme blanc. Mais si, moi, je ne donne pas la parole à des femmes et des filles, qui va le faire ? C’est tellement récent de voir des Noires obtenir des rôles principaux dans des films français.

Le fait qu’il y ait de plus en plus de réalisatrices permet cette évolution ?
On se donne de vrais rôles. On peut parler de nos expériences, et pas à travers le regard d’un tiers qui imagine ce que peut être la féminité. Je pense toujours au test de Bechdel qui interroge sur les sujets de discussion des femmes dans les fictions. En clair : est-ce qu’elles parlent d’un homme ? Quand les rôles féminins sont très peu développés ou très centrés autour d’un homme, je regarde l’auteur, c’est souvent un homme, mais parfois c’est une femme. On est tellement conditionnées, nous aussi. Alors, ça ne veut pas dire que les personnages féminins ne doivent pas parler des hommes, mais il faut faire attention, nous ne sommes pas que ça.

Ceux qui financent les films ne se ferment plus sur la question du genre.

 

Vous disiez avoir du mal à vous faire à l’idée que vous faites ce métier. C’est comment d’être réalisatrice en 2022 ?
C’est le bon moment pour l’être. On est de plus en plus nombreuses, ça crée des modèles pour la jeunesse. Je suis sûre qu’on va voir de plus en plus de petites filles qui aspireront à travailler dans le cinéma. Être réalisatrice, c’est avoir une arme redoutable entre les mains, mais qui ne tue pas. On peut changer le monde. Après, oui, on me rappelle que je suis une femme, que je suis noire, autodidacte, mais c’est normal. C’est encore tellement rare qu’on est obligé de mettre des mots dessus pour faire bouger les choses. L’objectif ultime est qu’on n’ait plus à en parler. Mais soyons honnêtes, les portes se sont ouvertes facilement pour moi. Mon premier court-métrage, “Maman(s)”, a eu un parcours fou, il a gagné tellement de prix, a été présenté dans 200 festivals, qu’il y avait une attente par rapport à mon travail. Ceux qui financent les films ne se ferment plus sur la question du genre. Après, je n’en suis pas à faire des films à 100 millions d’euros. Un tel budget n’est quasiment jamais alloué à une femme.

Travailler avec Amazon, ça facilite le financement d’un projet, justement ?
J’ai parlé de mon idée à Thomas Dubois, le directeur des créations originales chez Amazon France, il l’a tout de suite adorée. Et tout s’est fait très vite. Tu ne poses aucune question que, déjà, ils débloquent l’argent, c’est facile. La résonance va être folle, “Hawa” sera diffusé dans 240 pays. J’ai hâte de voir ce qui en ressortira. D’autant que le prochain sera très différent.

J’ai signé pour une série fantastique, ça se passe dans le futur et aux États-Unis

 

Le biopic que vous préparez sur Joséphine Baker ?
Oui. Ça va prendre plus de temps et plus d’argent. Je suis en train de finaliser l’écriture. Je suis très excitée de lui donner vie sur grand écran. C’est un personnage unique et légendaire. J’ai découvert tellement sur elle, et faire des choix est difficile. C’est une vraie responsabilité, j’ai envie d’être sincère vis-à-vis d’elle. De raconter son humanité, ses forces, mais aussi ses faiblesses, ne surtout pas rendre tout beau, tout propre. J’ai du mal avec le genre de biopic lisse où la personne qu’on raconte a l’air parfaite. Ce n’est jamais le cas. Il faut pouvoir s’identifier. 

Vous avez envie de changer d’univers ?
J’ai signé pour une série fantastique, ça se passe dans le futur et aux États-Unis. Je ne peux rien dire de plus à ce stade.

Il y a toujours dans mes films quelque chose de l’ordre de la fable

 

Fantastique ? C’est donc ça, votre passion secrète ?
Il y a toujours dans mes films quelque chose de l’ordre de la fable. Mais moi, j’aime regarder des drames. J’aime le cinéma d’auteur où l’image n’est pas là que pour impressionner. En tant que spectatrice, j’ai besoin d’un message, d’une profondeur, de plusieurs lignes de lecture et je veux que le film m’accompagne, que l’émotion reste avec toi. Après “Le fils de Saul”, de Laszlo Nemes, je parlais toute seule en sortant du cinéma. Tout comme pour “Une saison blanche et sèche”, d’Euzhan Palcy. C’était la première fois qu’une femme dirigeait Marlon Brando. Et, plus récemment, j’ai été bouleversée par la Palme d’or, “Sans filtre”. C’est le genre de cinéma que je ne ferai pas mais que j’adore regarder.

Pas de fantastique, finalement… 
Allez, j’adore “Le labyrinthe de Pan” ! Il y a un enfant, c’est fantastique, c’est Guillermo del Torro, tout ce que j’aime !  

« Hawa » recherche maman désespérément 
 C’est une véritable odyssée… à trottinette. Quand Hawa apprend que sa grand-mère et seule tutrice est mourante, elle doit lui trouver une remplaçante digne de ce nom. Elle décide que Michelle Obama sera sa nouvelle maman. La voilà donc qui s’époumone, lunettes sur le nez et cheveux au vent, courant après la première dame en déplacement à Paris. Sania Halifa est brute, têtue, touchante en fillette impuissante face à l’effondrement de son monde. Doucouré lui offre là un premier rôle de très haut vol. Son personnage croise d’étranges alliés : la chanteuse Yseult et le spationaute Thomas Pesquet, aides précieuses dans sa quête. En filigrane, la solitude de l’enfance, sa liberté sans bornes et l’inexorable fin d’un être aimé. Bouleversant. 

 

We would like to say thanks to the writer of this article for this amazing material

Maïmouna Doucouré : «Si, moi, je ne donne pas la parole à des femmes et des filles, qui va le faire ?»