« Piège de cristal », « Armageddon »… : Bruce Willis en dix rôles cultes


La planète Hollywood a subitement cessé de tourner à l’annonce de la fatale nouvelle. À 67 ans, Bruce Willis met un terme à sa carrière pour cause d’aphasie. Un trouble grave du langage causé par une lésion cérébrale due à plusieurs causes possibles – dont celle d’une tumeur au cerveau. L’information, publiée sur le compte Instagram de son ex-femme Demi Moore dans un communiqué signé par la famille de l’acteur, a plongé dans la stupeur les millions de fans de cette icône de l’action made in USA, révélée dès 1985 dans la série humoristique Clair de lune, puis propulsée au firmament trois ans plus tard par le rôle du flic new-yorkais John McClane dans Piège de cristal (Die Hard en version originale). Depuis presque dix ans, même ses plus ardents défenseurs ne trouvaient pourtant plus grand-chose à défendre dans les piteux choix de carrière de Bruce Willis, dont le talent s’abîmait dans une enfilade de séries B médiocres, la plupart du temps exploitées directement en vidéo. L’acteur lui-même paraissait de plus en plus inexpressif à l’écran, grimaçant de son proverbial rictus et lâchant quelques rares punchlines fatiguées en mode automatique, dans des productions cheap indignes de son talent et que l’Histoire du cinéma aura le bon goût d’oublier.

Depuis hier, l’on comprend que cette démotivation notoire, fréquemment moquée sur les réseaux sociaux, était aussi liée à l’état de santé du comédien. Le Los Angeles Times rapporte ainsi plusieurs témoignages déchirants de collaborateurs de Bruce Willis sur ses derniers films, tous corroborant le déclin de son acuité mentale. Le réalisateur du thriller Hors de la mort (2021) aurait par exemple demandé aux scénaristes de réécrire urgemment le scénario en réduisant les répliques et les scènes de l’acteur, manifestement défaillant.

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Sur d’autres plateaux, ce dernier se voyait contraint de porter une oreillette pour se faire dicter les répliques qu’il ne parvenait plus à mémoriser. Un autre témoin évoque, sur Hard Kill (2020), ce jour où, lors d’une prise, Willis tira accidentellement une balle à blanc au mauvais moment, heureusement sans faire de blessé. Les fans de Bruce Willis attribuent depuis hier sa multiplication de tournages tous azimuts – 22 films en 4 ans ! – à la nécessité de couvrir les frais médicaux de son traitement et assurer l’avenir de sa famille (les plus jeunes de ses cinq filles ont encore respectivement 9 et 7 ans). Une hypothèse qui, forcément, modifie notre regard sur le tunnel de navets dans lequel l’acteur se compromettait ces dernières années.

Un héros en perpétuelle réinvention

La carrière de Bruce Willis aura connu ses ultimes barouds au début des années 2010. De cette époque émergent en particulier le thriller de SF Looper de Rian Johnson en 2012, ainsi que le charmant Moonrise Kingdom de Wes Anderson et, toujours la même année, le mini-blockbuster Expendables 2 : unité spéciale, produit par son ami (et ex-associé au sein des restaurants Planet Hollywood) Sylvester Stallone. Plus récent, en 2019, Bruce Willis s’était aussi distingué en patron d’une agence de détectives privés dans le polar jazzy Brooklyn Affairs d’Edward Norton.

Mais d’années bien plus anciennes nous parviennent les échos de la gloire de jadis pour Willis. Entre 1985 et jusqu’à l’aube des années 2000, l’artiste a campé une galerie de corniauds forts en gueule et à la gâchette facile, plus ou moins reproduits à partir du moule Die Hard et qui régalèrent les foules du monde entier. En France, la popularité de Willis explosera d’autant plus grâce à son fabuleux doublage en français par Patrick Poivey, inamovible voix de la star depuis Clair de lune. Au début du nouveau millénaire et au mitan de sa quarantaine, Bruce Willis s’est réinventé en acceptant un contre-emploi magnifique dans le thriller surnaturel Sixième Sens de M. Night Shyamalan, qui relança spectaculairement une carrière alors déjà en dents de scie.

Quelques autres louables efforts suivront avant la descente aux enfers post-2012. Une déchéance bien dérisoire à nos yeux. Rien que pour ses monumentales scènes d’action en marcel dans les Die Hard, son charisme animal ne se prenant jamais vraiment au sérieux dans Le Dernier Samaritain et Armageddon ou son insoupçonnable fragilité dans L’Armée des 12 singes ou Incassable, Bruce Willis occupera pour toujours une place de choix au Panthéon de la pop culture. Il reste à jamais le digne réinventeur du mâle buriné mais friable et caustique, variation plus enjôleuse et sophistiquée des musculeux Stallone et Schwarzenegger, comme un héritier mêlé de Douglas Fairbanks Jr. et de Marlon Brando. Et si l’on ne devait vraiment plus jamais revoir Bruce Willis au cinéma (on a en fait tant de mal à y croire, preuve qu’on lui a vraiment tout pardonné), voici une sélection de ses rôles les plus cultes. Leur éternel et incassable charme piégeur n’est assurément pas de cristal.

Clair de lune (1985-1989)

Dans le rôle du détective privé David Addison, Bruce Willis brille instantanément dans un registre qu’il ne cessera de développer les années suivantes : sourire en coin, regard qui frise, palette de sarcasmes bien envoyés… Glenn Gordon Caron, le créateur de cette comédie policière délirante diffusée sur ABC aux États-Unis (et en France sur M6 dès 1987), va pourtant batailler ferme pour imposer l’acteur, alors totalement inconnu. À l’écran, l’alchimie explosive entre Bruce Willis et la star Cybill Shepherd fournit à Clair de lune l’un de ses principaux carburants d’audience… alors même qu’en coulisses, les deux comédiens ne cessent de se quereller. Au fil des cinq saisons, Bruce Willis remportera un Emmy Award et un Golden Globe pour son rôle, qui établit solidement son aptitude à l’autodérision.

Piège de cristal (1988)

Comme Glenn Gordon Caron avant lui dans Clair de lune, le réalisateur John McTiernan sortira longtemps les rames pour imposer Bruce Willis à l’affiche de ce thriller d’action high-tech, initialement envisagé pour les gros bras de Stallone, Schwarzenegger ou encore Mel Gibson. Les producteurs estiment que Willis est avant tout un acteur de comédie, peu crédible en dur à cuire. Ils ont évidemment tout faux et l’intuition de McTiernan sera la bonne : à rebours des machos mâles régnant à l’écran au milieu des années 1980, Bruce Willis apporte un humour et un côté « quidam d’en bas » avec lequel le public va davantage s’identifier. Dans le marcel blanc crasseux de John McClane, flic new-yorkais geignard embarqué contre son gré dans le sauvetage d’un gratte-ciel piraté par un gang de braqueurs à Los Angeles (sa femme fait partie des otages), l’acteur fait des étincelles. Supérieurement réalisé par John McTiernan, ce film en état de grâce révolutionne l’action à Hollywood, impose une norme de qualité après laquelle vont courir d’innombrables copies et offre à Bruce Willis le rôle de sa vie. « Yippee-ki-yay, motherfucker… », l’interjection favorite de McClane à l’attention du méchant Hans Gruber (merveilleux Alan Rickman), devient l’une des répliques les plus célèbres du cinéma. Une icône est née.

Le Dernier Samaritain (1991)

Après Piège de cristal et sa suite 58 minutes pour vivre, Willis connaît ses premiers flops : le public rejette le pourtant passionnant Bûcher des vanités de Brian De Palma (où l’acteur casse déjà son image virile dans le rôle du reporteur minable et désabusé Peter Fallow), tout comme le très coûteux film d’aventures iconoclaste Hudson Hawk : gentleman & cambrioleur. Ouf : Bruce Willis se relance avec Le Dernier Samaritain de Tony Scott, formidable néo-polar teinté de comédie où la star joue de nouveau à merveille de la sainte alliance entre sa masculinité et son autodépréciation. Écrit par le scénariste prodige Shane Black (L’Arme fatale), Le Dernier Samaritain montre Willis en détective privé déchu, alcoolique, trompé par sa femme avec son associé mais qui remontera in extremis la pente grâce à une affaire de meurtre lié aux paris sportifs truqués. Répliques à pleurer de rire, duo parfait avec Damon Wayans, fusillades à gogo… Un grand cru, que le public viendra déguster en masse. Une fois encore, la VF du film, avec le roi Poivey pour doubler Willis, va largement contribuer à son aura dans l’Hexagone.

Pulp Fiction (1994)

Encore et toujours les montagnes russes : Pensées mortelles, La Mort vous va si bien, Piège en eaux troubles et surtout le pathétique thriller érotique Color of night (avec Jane March, vue dans L’Amant de Jean-Jacques Annaud) sont, au choix, des ratages artistiques ou des flops commerciaux retentissants, voire les deux… Willis est une fois de plus menacé de ringardisation, réduit même à incarner son propre rôle, caricaturé le temps d’une scène dans The Player de Robert Altman (1992). Deux ans plus tard, sa carrière sera cependant réanimée par Quentin Tarantino, qui confie à l’acteur le rôle de la brute Butch Coolidge, boxeur rebelle refusant de se coucher lors d’un match truqué. Impressionnant de charisme et de présence physique, Bruce Willis est applaudi à Cannes, où le Festival présidé cette année-là par Clint Eastwood sacrera Pulp Fiction de la palme d’or. Les affaires reprennent.

L’armée des 12 singes (1995)

L’année de la gloire pour Bruce Willis. En mai, il règne de nouveau sur le box-office avec Une journée en enfer, troisième film de la franchise Die Hard, qui bouscule le concept formel de la saga en multipliant les prises de vue caméra à l’épaule et un ton plus brut. Willis continue de peaufiner cette dimension bien à lui d’un dieu Janus de la pop culture, grâce à laquelle l’acteur a forgé sa gloire : dans ce troisième volet, John McClane est à la fois un immense looser (sa femme l’a quitté, la police l’a viré, il est devenu alcoolique et ses collègues le retrouvent dans un triste état au début du film)… Mais il reste le plus grand des héros d’action quand il s’agit de cavaler dans tout New York avec Samuel L. Jackson pour défaire les plans du terroriste braqueur Simon Gruber (Jeremy Irons). Une journée en enfer enchante les critiques, les foules applaudissent, le mythe McClane s’envole vers de nouveaux sommets. Mais ce n’est pas tout : en décembre, Terry Gilliam va révolutionner le jeu un peu trop systématique et complaisant de Willis dans le thriller d’anticipation L’Armée des 12 singes. L’ex-réalisateur de Monty Python : Sacré Graal ! et Brazil, cette fois très sérieux, débarrasse l’acteur de ses tics habituels pour incarner James Cole, détenu brutal envoyé dans notre présent depuis un futur ravagé par un virus mortel, pour en découvrir la cause. Angoissant, singulier, poétique, le film enflamme le box-office et la presse applaudit l’aptitude de la star à ne pas décocher un seul sourire durant tout le film : Bruce Willis est intouchable.

Le Cinquième Élément (1997)

Qu’on aime ou pas ce blockbuster de science-fiction rococo-kitsch-bling-bling plus ou moins plagié sur La Guerre des étoiles et l’univers Metal Hurlant, reconnaissons à Luc Besson l’audace et le panache d’avoir su imposer aux États-Unis cette superproduction française, dans un créneau préempté par les Américains. Projeté hors compétition à Cannes, Le Cinquième Élément met en scène Bruce Willis en chauffeur de taxi du XXIIIe siècle, Korben Dallas, impliqué malgré lui (encore !) dans une guerre intergalactique dont dépend le sort de la Terre. Ancien membre des Forces spéciales, Dallas va prendre fait et cause pour l’humanoïde Leeloo (Milla Jovovich)… élément clé des enjeux du film. Accueilli très diversement par la critique, le space opera de Besson va cependant irradier le box-office des deux côtés de l’Atlantique et nourrir l’imaginaire SF de toute une nouvelle génération de spectateurs. Korben Dallas reste à ce jour l’un des rôles les plus populaires de Bruce Willis : on s’incline.

Armageddon (1998)

Dans la foulée du Cinquième Élément, un autre réalisateur, Michael Bay, replonge Bruce Willis dans sa panoplie favorite : celle du « héros d’en bas » viril et à qui on ne la fait pas, jamais en retard d’un bon mot ou d’un coup d’éclat. Cette fois, Willis campe le chef de plateforme pétrolière Harry Stamper, réquisitionné (avec son équipe de tatoués) par la Nasa afin de nicher une bombe au cœur d’un astéroïde géant fonçant droit vers la Terre. Le scénario brille par son grand n’importe quoi, mais on s’en fiche : le récit ne se prend pas au sérieux, la bande originale charrie des tubes en cascade (dont la sirupeuse ballade « I Don’t Want to Miss a Thing » d’Aerosmith), le spectacle impressionne et l’on s’attache très vite à ces « Douze salopards » de l’espace. Réalisé avec le concours de la Nasa, Armageddon (produit par Jerry Bruckheimer et le studio Disney via sa filiale Touchstone) balaie le box-office. La scène du sacrifice de Harry Stamper va faire couler bien des larmes dans les multiplexes : Bruce Willis est encore un peu plus consacré dans sa spécialité, celle d’un sauveur du monde-col bleu, râleur mais au grand cœur.

Sixième sens (1999)

Malgré le triomphe d’Armageddon, la carrière de Bruce Willis, qui atteint ses 44 ans au printemps 1999, bat encore de l’aile. De nouveaux mauvais choix le conduisent droit dans le mur au box-office et dans le cœur des critiques – Le Chacal, Code Mercury et surtout l’atroce Breakfast of champions. Un jeune cinéaste inconnu va cependant, bien plus encore que Terry Gilliam avant lui, totalement réinventer le jeu de l’acteur en perdition. Son nom : M. Night Shyamalan. Dans Sixième Sens, Willis incarne un psychologue pour enfants, Malcolm Crowe, décidé à aider l’un de ses patients, le petit Cole Sear, qui affirme… voir des morts partout. On ne le révélera pas ici – au cas improbable où vous n’auriez jamais vu le film ni entendu parler de son final –, mais le rebondissement ultime mitonné par un scénario diablement malin prend tout le monde par surprise. Stupeur et pleurs dans les salles. Cornaqué de près par Shyamalan, Willis se voit offrir l’indépassable contre-emploi de sa carrière : un personnage fragile, humain, empathique et terriblement attachant. Pas de flingue, pas d’héroïsme, pas de petites blagues : juste son jeu d’acteur dépouillé jusqu’à l’os et beaucoup, beaucoup d’émotion. Produit pour 40 millions de dollars de l’époque, le film en rapporte plus de 672 dans le monde entier, sur fond de triomphe critique. Bien plus que La Menace Fantôme, nouvel opus signant le grand retour de la saga Star Wars par George Lucas en personne, le mélancolique et poignant Sixième Sens sera bien l’événement de l’été 1999 (à égalité avec Le Projet Blair Witch, sorti trois semaines plus tôt). Bruce Willis a encore sauvé son CV.

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Incassable (2001)

Reconnaissant à l’égard de Shyamalan pour l’avoir tiré du pétrin, Bruce Willis accepte les yeux fermés la proposition suivante de ce dernier. Cette fois, l’acteur campe David Dunn, un agent de la sécurité dans un stade de Philadelphie, brisé par une tragédie personnelle qui l’amena à renoncer à une carrière de joueur de foot pro. Face à lui, le mystérieux propriétaire d’une boutique de comic books, Elijah Price (Samuel L. Jackson), atteint de la maladie des os de verre, va lui faire prendre conscience de sa véritable nature et de ses pouvoirs. Considéré par de nombreux fans du genre comme le meilleur film jamais réalisé sur la mythologie des super-héros, Incassable est un nouveau coup de maître pour Shyamalan et un rôle emblématique pour Willis, définitivement à l’aise dans un registre mélancolique plus adapté à sa quarantaine marquée. Nettement plus chère que Sixième Sens, l’affaire va, hélas, rapporter moins de dollars à travers la planète – 248 millions de recettes au total –, mais reste néanmoins très profitable. Et surtout, en plus d’occuper une place déterminante dans la grande histoire de la pop culture, Incassable scelle, dans la foulée de Sixième Sens, le prestige critique de Bruce Willis. Pas pour longtemps, malheureusement…

Red (2010)

Adaptation d’un comic book de Warren Ellis et Cully Hamner, cette comédie d’action bon enfant ne révolutionne rien mais, au moins, n’écorne pas trop l’image de l’acteur, malmenée depuis quelques années. Bruce Willis incarne cette fois un super agent de la CIA à la retraite, brutalement sorti de son morne quotidien par un raid perpétré par un groupe de tueurs contre son domicile. Ultra référentielle, bien troussée, truffée d’acteurs entre deux âges qui prennent un malin plaisir à en jouer (Morgan Freeman, John Malkovich, Helen Mirren, Richard Dreyfuss… quelle affiche !), la farce Red ne démérite pas et réjouit ses nombreux spectateurs. On reste, certes, loin des grandes heures de Willis, mais tout de même nettement au-dessus de nombreux autres navets dans lesquels la star s’implique, hélas, de plus en plus souvent.

C’est à l’orée de cette décennie 2000 que Bruce Willis apparaît dans plusieurs productions médiocres tournées directement pour le marché de la vidéo, rapidement et contre un généreux cachet. Le cynisme désabusé semble l’avoir emporté pour de bon. Même la franchise Die Hard sent désormais le réchauffé pratiquement immangeable, comme en témoignent les affreux troisième et quatrième volets – le minable Die Hard 4 : retour en enfer (2007) et l’épouvantable Die Hard : belle journée pour mourir (2013). La suite, comme on dit, appartient à l’histoire, et la fin n’est pas heureuse, mais peu importe. En 40 ans de carrière, Bruce Willis a meublé nos mémoires de tant d’inoubliables héros que l’on n’est pas près d’effacer du tableau cet acteur si attachant et que l’on a tant aimé. John McClane peut bien prendre le temps qu’il voudra pour souffler un peu, son souvenir restera pour toujours incassable.


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