Benoît Bringer : « Nos valeurs démocratiques sont extrêmement fragiles face aux puissances de l’argent »

Benoît Bringer, bonjour, vous êtes réalisateur, auteur et journaliste d’investigation. En 2017, vous faisiez partie de l’équipe qui a reçu le prix Pulitzer pour l’enquête sur les Panama Papers. Vous avez réalisé de nombreux films documentaires comme Paradis fiscaux, le casse du siècle, Faut-il arrêter de manger les animaux ? ou encore Ils ont plongé le monde dans la crise. Aujourd’hui, on vous retrouve à l’occasion de la diffusion d’un autre documentaire qui traite cette fois de corruption, La Caviar Connection, dans le cadre du festival tchèque One World. Benoît Bringer, qu’est-ce que la diplomatie du caviar ?




Benoît Bringer | Photo: Site officiel de Benoît Bringer

« La diplomatie du caviar, c’est un nom qu’on a donné pour qualifier la manière dont certaines dictatures, notamment celles du pourtour de la mer Caspienne, vont établir des relations avec le monde occidental et notamment avec l’Europe, avec les démocraties européennes, et avec les Etats-Unis, en ne donnant pas seulement du caviar comme cadeau d’accueil lors de rencontres avec des diplomates et des hommes politiques, mais en allant plus loin que ça et en donnant parfois des enveloppes de cash, en faisant parfois des transferts d’argent via des sociétés offshore, pour corrompre les hommes politiques occidentaux. On a appelé ça la diplomatie du caviar et c’est de là que vient le nom de de ce documentaire ‘La Caviar Connection’, puisqu’on montre dans ce documentaire tous les liens qui viennent notamment de l’Azerbaïdjan avec certains hommes politiques européens et même américains, des liens souterrains, des liens cachés et en fait qui permettent de comprendre comment ces pays de l’ex-bloc URSS ont corrompu les démocraties et nos démocraties pour se racheter une image, pour blanchir leur image, pour continuer à faire du business as usual comme on dit et qu’importe les droits de l’Homme. »

L’Azerbaïdjan, c’est le pays que vous avez choisi pour révéler les dessous de cette diplomatie du caviar. Est-ce que vous pourriez nous rappeler la situation politique dans ce pays ?

« Je pense qu’on peut-on peut clairement dire que les anciens pays de la zone URSS qui sont autour de la mer Caspienne, que ce soit le Turkménistan bien sûr, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, un peu plus loin en Asie centrale l’Ouzbékistan, ne sont pas vraiment des exemples de démocratie. On est dans des pays qui sont gouvernés par des autocrates, des pays qui ont souvent des ressources en matières premières, par exemple en pétrole ou en gaz, et ces ressources qui devraient enrichir la population sont plutôt utilisées au bénéfice de ceux qui dirigent. Le terme de ‘cleptocratie’ est un terme qu’on emploie pour certains de ces pays. Donc, on est face à des régimes qui sont extrêmement sévères, dans lesquels il n’y a pas de liberté d’expression, dans lesquels la presse est réprimée, dans lesquels les hommes politique opposants au pouvoir sont empêchés et sont mis en prison. Ce sont des pays dans lesquels il y a des prisonniers politiques évidemment et c’est particulièrement d’actualité avec ce qu’on voit en Russie et la répression qui s’y abat. On est dans un bloc de l’ex-URSS qui a cette même conception de la démocratie, des droits de l’Homme qui fait peu de cas de la liberté d’expression et des libertés individuelles. C’est une situation qui est très difficile pour les personnes qui sont dans ces pays et qui se battent pour la démocratie, notamment les journalistes, et dans ce documentaire, on raconte leur combat. C’est un documentaire qui n’est pas seulement sur la corruption, mais qui est aussi à hauteur d’homme, à hauteur de combat pour la liberté et pour la démocratie à travers des destins hors du commun. »




'La Caviar Connection' | Photo: ARTE France

Vous avez évoqué les difficultés auxquelles les journalistes sont confrontés en Azerbaïdjan. On sait qu’il y a beaucoup de prisonniers politiques et peu de journalistes internationaux qui réussissent à se rendre dans le pays, notamment à cause de problèmes de visas. Comment avez-vous préparé la réalisation de ce documentaire ? Est-ce que vous avez pu vous rendre en Azerbaïdjan ?

« C’est extrêmement difficile, car ces pays-là n’accordent pas de visa aux journalistes ou très peu, quand ils sont sûrs du journaliste qu’ils invitent. Alors là, ils vont être reçus dans les meilleurs hôtels, on va leur montrer seulement une facette du pays qui est souvent celle de centre de Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, qui est extrêmement moderne, dans laquelle on peut voir la richesse qui est amenée par la manne pétrolière, mais dès qu’on s’éloigne de Bakou, c’est une situation tout à fait différente qui apparaît. Evidemment, les pouvoirs en place ne veulent pas montrer cette situation différente, la difficulté qu’ont les citoyens ordinaires de vivre tous les jours et même de se chauffer tout simplement, de se nourrir.

Pour travailler avec ce genre de pays, il faut avoir des contacts sur place, il faut des liaisons sécurisées pour être sûr de ne pas mettre ces personnes en danger, donc c’est un travail minutieux qui demande du temps, qui demande de connaître les gens, car il faut que les gens aient confiance en vous pour vous aider sur le terrain. J’ai travaillé avec des personnes qui étaient sur le terrain et qui m’ont permis de recueillir des interviews, de filmer des interviews, même quand je n’avais pas accès au pays, et ça m’a permis de faire ce documentaire.

Il faut savoir que dans ce documentaire, il y a quand même beaucoup de choses qui se passent en Europe, c’est-à-dire que j’ai quand même vraiment voulu montrer l’impact de cette corruption sur notre système démocratique. Qu’un pays comme l’Azerbaïdjan soit corrompu, ça ne surprendra personne, mais que ce pays arrive à corrompre l’Europe malgré ces symboles affichés, notamment le Conseil de l’Europe, c’est beaucoup plus surprenant et donc c’est sur cette partie-là que je me suis particulièrement attardé en allant à la rencontre de ces politiciens qui avaient reçu de l’argent de l’Azerbaïdjan et en allant rencontrer les journalistes qui, un peu partout en Europe, ont enquêté et ont révélé ces malversations. »




'La Caviar Connection' | Photo: ARTE France

J’imagine que ce n’est pas évident d’obtenir des témoignages éclairants d’hommes politiques impliqués ou mis en cause dans ces affaires de corruption…

« Les hommes politiques qui sont impliqués, mis en cause, parfois condamnés par la justice ou qui font l’objet d’enquêtes, ne s’expriment pas. J’ai l’habitude dans mes enquêtes de faire face à des refus, à des portes fermées, donc il faut parfois aller à leur rencontre pour pouvoir les confronter, pour pouvoir leur exposer les faits, pour pouvoir essayer d’avoir une réponse. C’est le contradictoire dans le journalisme qui est extrêmement important. Quand on reproche quelque chose à quelqu’un, il faut lui donner la parole, et parfois, il refuse de prendre la parole, donc je vais quand même à leur rencontre pour leur exposer les faits, pour essayer d’avoir une réaction. »

Est-ce que les institutions démocratiques, telles qu’on en a en France ou en République tchèque vous paraissent fragiles face à cette diplomatie du caviar ?





« Je pense que c’est vraiment ce que ce que les gens découvriront en regardant ce documentaire. Il y a une véritable vulnérabilité de nos institutions démocratiques, que ce soit dans les différents pays européens, comme la France ou comme la République tchèque, ou que ce soit à Bruxelles ou à Strasbourg, au niveau des institutions européennes ou même au niveau du Conseil de l’Europe. Toutes ces institutions qui sont là justement pour défendre la démocratie, pour encourager la liberté, ont leurs valeurs qui sont de plus en plus menacées, de plus en plus fragilisées aujourd’hui. On se rend compte que ces valeurs sont extrêmement fragiles et qu’elles sont, face à la puissance de l’argent, parfois imparfaites. Il y a un véritable travail à faire là-dessus et c’est aussi ça que veut montrer ce documentaire. Il faut réagir avant qu’il soit trop tard et je pense que l’exemple russe actuel et l’invasion de l’Ukraine nous montrent bien ça, c’est-à-dire que l’on n’a pas réagi face aux puissances de l’argent, au pétrole ou au gaz qui peuvent être fournis par ces pays qui ne sont pas des exemples de démocratie, qui sont des dictatures, et on n’a pas assez défendu ces valeurs-là et ça nous revient dessus comme un boomerang. »

Ce n’est pas la première fois qu’on entend parler de ces affaires de corruption. En France, un des moments de la sensibilisation du public à ces questions-là a été, il y a sept ans, la diffusion d’un épisode de « Cash Investigation », magazine français pour lequel vous étiez vous-même rédacteur en chef. L’épisode s’appelait « Mon Président est en voyage d’affaires ». Qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir sur cette thématique sept ans plus tard ? Comment est-ce que la situation a évolué depuis 2015 ?  Y a-t-il moins de corruption, maintenant que les dessous de la diplomatie du caviar sont plus connus du public ?

« C’est un reportage qu’on avait fait pour l’émission ‘Cash Investigation’ qui avait fait beaucoup de bruit, puisque le réalisateur Laurent Richard et la présentatrice Elise Lucet avaient été poursuivis en France devant les tribunaux par l’Azerbaïdjan parce que dans l’épisode, on qualifiait ce pays de ‘dictature’. La France a évidemment donné raison à notre reportage et au fait qu’on pouvait en France qualifier un pays de dictature quand il s’agit bel et bien d’une dictature.

Ce reportage montrait les relations troublantes entre nos plus hauts dirigeants, la présidence de la République française, et l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan. Il montrait comment les droits de l’Homme faisaient peu de poids face aux relations économiques et face au business, et notamment lorsqu’il s’agit de ressources premières, comme le comme le pétrole ou comme le gaz ou l’uranium avec le Kazakhstan, ou lorsqu’il s’agit de grands contrats d’armement ou de livraisons d’avion, ce genre de chose.




'La Caviar Connection' | Photo: ARTE France

Malheureusement, si on a fait ce nouveau documentaire ‘La Caviar Connection’, c’est justement parce que les choses n’ont pas évolué dans le bon sens après ce reportage de ‘Cash Investigation’.  Au contraire, c’est ce qui s’est passé après qu’on a voulu raconter. A partir de de 2013, il y a eu cet immense scandale au cœur du Conseil de l’Europe où un certain nombre de parlementaires européens issus de différents pays, du Parlement italien, du Parlement français, britannique, espagnol, allemand, ont été corrompus par l’Azerbaïdjan pour enterrer un rapport sur les prisonniers politiques, ce qui a permis à l’Azerbaïdjan d’accentuer encore plus sa répression et de réprimer encore plus les droits de l’Homme. Donc on voit comment les institutions démocratiques qui devraient venir en aide à ceux qui recherchent la liberté, qui se battent pour la démocratie dans ces pays, n’est parfois pas du tout leur allié, au contraire. »

Votre documentaire est déjà sorti il y a quelques mois, il est sorti en 2021. Est-ce que vous dans ce laps de temps vous avez eu des réactions de la part du pouvoir azerbaïdjanais, à l’image de vos confrères de « Cash Investigation » ? Est-ce qu’il y a eu par exemple des tentatives de censure de votre documentaire en Azerbaïdjan ?

« Non. Je sais que le documentaire a été vu en haut lieu dans le pays et j’imagine qu’il n’a pas vraiment plu, mais je pense que l’exemple précédent a montré qu’attaquer un travail journalistique, un documentaire, devant la justice ou même par d’autres moyens, ça mettait encore plus en lumière, ça exposait encore plus sur le devant de la scène et ça exposait au public le problème soulevé et la corruption dans ces pays-là, et donc que finalement, il fallait mieux rester silencieux pour ne pas attirer encore plus l’attention des médias sur ces sujets-là, ce qui est une bonne chose. Je pense que l’investigation est fragile, qu’il y a beaucoup de manières de faire pression sur les journalistes, sur les médias, par les procès, par les menaces physiques ou autre et donc c’est important de montrer, quand il y a ce genre d’attaques que ce soit en justice ou autre, qu’on est capable de répondre, de faire une caisse de résonance pour que finalement ça ne vaille pas la peine d’essayer de museler les journalistes. Donc non, sur ce documentaire jusqu’à aujourd’hui, on n’a pas eu de poursuites. »

Pourquoi est-ce que ça vous paraît important de sensibiliser à ce sujet grâce à un documentaire comme « La Caviar Connection » ? Est-ce que vous pensez qu’un tel documentaire pourrait contribuer à démanteler cette diplomatie du caviar ?

« C’est toujours ce qu’on espère quand on fait des films, c’est qu’ils aident à changer les choses, qu’ils sensibilisent, que les gens s’emparent de ce sujet, qu’il ne soit plus possible de faire comme si de rien n’était, comme si on ne savait pas alors que tout est exposé sur la place publique. Donc, oui, j’espère que ça aura un impact et que désormais on fera plus attention. Je ne sais pas si ça sera le cas, mais les choses ne peuvent bouger que comme ça. C’est un sujet qui peut paraître loin, parce que c’est des pays que l’on ne connaît pas forcément, pourtant qui ne sont pas très loin et qui sont portes de l’Europe, et on voit à quel point ce qui se passe à l’est de l’Europe aujourd’hui est important et sensible avec la question ukrainienne. C’est des sujets qui peuvent paraître lointains mais qui nous touchent tous, qui touchent tous les citoyens, tous ceux qui peuvent aujourd’hui bénéficier de la liberté de la démocratie, parce qu’elle est fragile et donc c’est pour ça que c’est extrêmement important de sensibiliser là-dessus, de faire ce documentaire et de pouvoir exposer ça au grand public. »


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Benoît Bringer : « Nos valeurs démocratiques sont extrêmement fragiles face aux puissances de l’argent »