Femmes, reporters de guerre et photographes de l’humain

Elles ont couvert soixante-quinze ans de confits internationaux entre 1936 et 2011, elles ont fait l’histoire du reportage de guerre et ont mis en lumière l’implication des femmes dans tous les conflits, qu’elles soient combattantes, victimes ou témoins. Jusqu’au 31 décembre 2022, le musée de la Libération, à Paris, les met en lumière avec l’exposition Femmes, photographe de guerre, qui rassemble les images de huit femmes photographes de guerre. Des femmes qui ont des parcours différents, mais un point commun : “Toutes sont extrêmement courageuses, dit Sylvie Zaidman, directrice du musée de la Libération. Arriver dans un conflit, prendre des images, c’est au péril de leur vie qu’elles le font. Sur ces huit femmes, deux sont mortes pendant les conflits.” 

8 femmes 

Lee Miller, photographe de la Seconde Guerre mondiale

L’Américaine Lee Miller débarque à Paris à la fin des années 1920, mannequin, photographe, proche des surréalistes, puis reporter de guerre. Elle se forme auprès de Man Ray, puis monte son propre studio photographique. A Londres, Lee Miller est engagée par le magazine Vogue. En 1942, elle est accréditée comme correspondante  auprès de l’armée américaine et couvre la Seconde Guerre mondiale en Europe.

Toute sa vie, elle a caché à ses enfants et à son mari son incroyable passé. C’est son fils qui, après sa mort, en 1977, découvre presque par hasard près de 60 000 clichés rangés dans des cartons au grenier. “Pour moi, c’était extraordinaire de découvrir que ma mère a fait tout cela, entrer dans Dakar, dans Saint-Malo,” dit son fils. “Les images qu’elle a vu dans les camps, les morts, les soldats abattus sous ses yeux… Cela ne s’oublie pas. Je crois que c’est pour ça qu’elle a caché ces boîtes au grenier”, pense aujourd’hui sa fille.

Gerda Taro, première photographe de guerre morte en mission

Gerta Pohorylle est arrivée à Paris en 1933, fuyant la montée du nazisme en Allemagne. En 1935, elle rencontre Endre Friedmann, alias Robert Capa. Ils travaillent ensemble, vivent ensemble. Sous le nom de Gerda Taro, la jeune femme part pour l’Espagne à l’été 1936 couvrir la guerre civile pour l’agence Alliance Photo. En juillet 1937, elle est blessée sur le front de Brunete, près de Madrid, et meurt à l’âge de 27 ans.

<p>Soldats républicains à La Granjuela sur le front de Cordoue. Espagne, juin 1937. Photo de Gerda Taro.</p>

Catherine Leroy, pionnière du reportage de guerre moderne

<em>You don't belong here, </em>paru en 2021 chez PublicAffairs

Elizabeth Becker raconte l’histoire de Catherine Leroy dans You don’t belong here, avec celles de deux autres femmes à l’origine du reportage de guerre moderne : l’Américaine Frances FitzGeral et l’Australienne Kate Webb. Toutes trois arrivées en Asie du Sud-Est à leurs frais, sans emploi et avec peu ou pas d’expérience journalistique, elles ont brisé l’emprise masculine sur la profession. 

Traditionnellement, les hommes couvraient le champ de bataille, car c’est ce qui avait de l’importance à leurs yeux, explique Elizabeth Becker, ancienne correspondante de guerre au Cambodge dans les années 1970. Jusqu’au jour où l’Américaine Frances FitzGerald, s’est demandée “ce que la guerre signifiait pour les Vietnamiens des villages“.

Accréditée en 1966 par l’agence américaine Associated Press à l’âge de 22 ans, la Française Catherine Leroy couvre la guerre du Viêtnam. Lauréate du prix George Polk en 1967, elle sera prisonnière de l’armée nord-vietnamienne pendant l’offensive du Têt en 1968.

En 1975, Catherine Leroy se rend à Beyrouth, puis retourne à Saïgon. En 1976, la photographe est la première femme à recevoir la médaille d’or Robert-Capa. Jusqu’en 1987, elle continue à réaliser des reportages pour Gamma et Sipa Press dans des territoires en guerre. Distinguée par plusieurs prix et expositions jusqu’en 2005, Catherine Leroy meurt l’année suivante.

Christine Spengler, la femme en noir

Christine Spengler, Iran, 1977.

Elevée à Madrid, Christine Spengler y étudie la littérature – elle voulait être écrivaine. Elle découvre sa vocation de photographe en 1970, lors d’un voyage au Tchad avec son jeune frère, Éric. Elle a 25 ans et décide alors de devenir correspondante de guerre et témoigner des “causes justes”.

Armée d’un Nikon et d’un grand angle 28 mm, brune et toujours vêtue de noir, la sawda (“la femme en noir”) témoignera pendant des années, en noir et blanc, du deuil du monde sur tous les terrains de guerre : Irlande du Nord, Viêtnam, Cambodge, Sahara occidental, Iran, Nicaragua, Salvador, Liban, Afghanistan, Irak…

Sa condition de femme dans les pays arabes et musulmans, lui permet de réaliser des photos qu’aucun homme n’aurait pu prendre dans des pays comme l’Iran de Khomeini (1979) ou l’Afghanistan des talibans (1997). “Si j’avais été blonde aux yeux bleus, je n’aurais jamais pu passer inaperçue au milieu des talibans. Pour moi, c’était très facile de cacher mon Nikon sous mon voile. Les combattants les plus cruels, comme les talibans, n’avaient pas le droit de toucher une femme. En aucun cas ils ne pouvaient mettre la main sur moi pour vérifier si j’avais un appareil“, explique-t-elle. Les photographies de guerre de Christine Spengler, dramatiques, dénuées de sensationnalisme, font le tour du monde, publiées dans les plus grands magazines.

Christine Spengler vit entre Paris et Madrid. A 77 ans, elle continue son travail de plasticienne et d’écrivaine. Son autobiographie, Une femme dans la guerre, a déjà inspiré plusieurs cinéastes.

<p>Bombardement de Phnom Penh, Cambodge, 1975. La nuit en plein jour, une image de destruction si forte que la reporter s'est abstenue de photographier les cadavres calcinés à ses pieds.</p>

Françoise Demulder, première lauréate World Press Photo of the Year

Née en 1947, Françoise Demulder, étudiante en philosophie à Paris, finance sa passion des voyages avec de petits boulots, mannequin ou correctrice pour la presse. Au début des années 1970, elle prend un aller simple pour le Viêtnam, où elle couvre la guerre pour l’agence Gamma. Jusqu’au début des années 1990, elle sera présente dans les zones de confit au Cambodge, en Angola, au Liban, à Cuba (1988), en Éthiopie ou en Irak.

En 1977, Françoise Demulder est la première femme lauréate du World Press Photo of the Year pour un cliché pris à Beyrouth qui, pourtant, a failli ne pas être publié, car Gamma le jugeait trop peu commercial. Paru finalement dans Die Zeit, il est sacré “photographie de l’année” par la Fondation World Press.

<p>Le 18 janvier 1976, des milices chrétiennes attaquent le quartier de La Quarantaine, à Beyrouth, habité principalement par des réfugiés palestiniens. Des maisons sont incendiées, des centaines de Palestiniens tués.</p>

Susan Meiselas, photographe de l’homme au cocktail Molotov

L’Américaine Susan Meiselas, née en 1948, étudie les arts visuels avant de réaliser plusieurs séries photographiques, dont Carnival Strippers et Prince Street Girls. Devenue journaliste indépendante pour l’agence Magnum, elle part au Nicaragua pour couvrir le soulèvement contre le régime de Somoza en 1978-1979. Son travail lui faudra la médaille d’or Robert-Capa.

Son “homme au cocktail Molotov” a fait le tour du monde : saisi en pleine action, un jeune combattant lance un cocktail Molotov enfammé par-dessus les barricades en direction de la Garde nationale. Cette photographie est prise à la veille d’un moment décisif dans la guerre civile du Nicaragua. Le lendemain, le dictateur Anastasio Somoza Debayle s’enfuit à Miami. ​

Des années plus tard, cette photographie devenue célèbre entretient toujours l’esprit des luttes de libération. On retrouve l'”homme au cocktail Molotov” reproduit sur les couvertures des publications des rebelles sandinistes et sur le mur d’une église.

<p>Sandinistes devant le quartier général de la Garde nationale à Estelí, au Nicaragua, juillet 1979.</p>

Carolyn Cole, un regard factuel

Bagdad, Irak, avril 2003.

Carolyn Cole étudie le photojournalisme à l’université aux Etats-Unis. Elle travaille ensuite pour divers journaux, avant de rejoindre, en 1994, le Los Angeles Times. Son premier reportage couvre la guerre du Kosovo, puis elle part en mission en Afghanistan, à Gaza, en Irak…  Alors que les symboles des dirigeants politiques disparaissent de Bagdad après la prise de la ville par les troupes américaines, elle saisit un portrait mural de Saddam Hussein, criblé d’impacts de balles, recouvert de peinture par Salem Yuel.

Lauréate du prix Pulitzer pour son reportage sur la guerre civile au Liberia, ainsi que de plusieurs autres distinctions, dont la médaille d’or Robert-Capa et le World Press Photo of the Year, Carolyn Cole vit à Los Angeles.

Anja Niedringhaus, prix Pulitzer en Irak, abattue en Afghanistan

En 1986, Anja Niedringhaus, 21 ans, se lance dans des études d’allemand, de philosophie et de journalisme à Göttingen, en Allemagne. En 1990, elle est la première femme engagée par la European Pressphoto Agency. À partir de 2002, elle est au coeur des grands confits contemporains pour Associated Press – Yougoslavie, Afghanistan, Irak, Gaza, Libye.

Anja Niedringhaus travaille en tant que “journaliste embarquée”, ce qui crée une proximité avec les soldats qu’il n’est pas toujours simple de gérer. C’est elle qui décide de ses thèmes, mais l’armée pose les limites. En 2004, lorsqu’elle prend des photographies de Marines américains enfilant des sacs sur la tête de détenus irakiens – ce qui est strictement interdit à l’époque –, elle est expulsée de l’unité. La scène évoque en effet une possible exécution sommaire. Anja Niedringhaus sera toutefois autorisée à revenir peu après. 

En 2005, Anja Niedringhaus est la première photographe allemande à recevoir le prix Pulitzer pour son reportage sur la guerre en Irak. Le 4 avril 2014, elle est abattue lors de sa couverture des élections présidentielles afghanes.

<p>Des Marines américains font irruption au domicile d’un député irakien dans le quartier d’Abou Ghraib. Bagdad, Irak, novembre 2004.</p>

Aujourd’hui, l’Ukraine

Aujourd’hui, les dignes héritières de Lee Miller, Gerda Taro ou Françoise Demulder marchent sur leurs pas et c’est une nouvelle génération de femmes reporters qui couvre l’Ukraine. Telle Clarissa Ward, correspondante de la chaîne américaine CNN en Ukraine qui, en direct, interrompt son reportage sur les réfugiés pour aider un homme âgé et une femme désemparés à descendre un chemin escarpé, endommagé par une explosion. Elle les encourage doucement dans leur langue. “Ils sont tellement épuisés qu’ils parviennent à peine à marcher, raconte la journaliste. C’est affreux à voir. Et ça, ce sont ceux qui ont de la chance.”

Le lendemain, Lynsey Addario, photographe pour le New York Times, capture une image sinistre après une attaque au mortier : les corps d’une mère et de ses deux enfants écrasés sur une route, au milieu de leurs bagages éparpillés et d’une caisse pour animaux domestiques.

Relatés par Associated Press le 15 mars 2022, ces reportages illustrent l’implication et le courage des femmes témoins de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. “Les reportages des femmes s’intéressent au côté humain de la guerre“, explique l’autrice Elizabeth Becker

Corée, Viet Nâm : la percée des femmes

Selon l’article de l’agence AP, dans les principaux conflits du XXe siècle avant le Viêt Nam, notamment la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée, les femmes se heurtaient autant aux préjugés qu’à des obstacles militaires. Après s’être vu refuser l’accès à la ligne de front, la journaliste et romancière Martha Gellhorn avait dû embarquer sur un navire-hôpital pour couvrir le débarquement en Normandie.

Quelques années plus tard, la journaliste Marguerite Higgins, qui avait couvert la Seconde Guerre mondiale, dut quitter la Corée à la déclaration de guerre, en 1950, sur ordre d’un officier. Elle contesta toutefois cette décision auprès du général Douglas MacArthur, et obtint gain de cause. Première femme lauréate du prix Pulitzer des correspondants de guerre en 1951, Marguerite Higgins avait, aux yeux du jury, “droit à une considération spéciale en raison de son statut de femme, puisqu’elle a dû travailler dans des conditions exceptionnelles“.

Edith Lederer, première femme affectée à plein temps à l’équipe de l’Associated Press chargée du Viêt Nam, se souvient de son arrivée dans le pays en guerre, en 1972, et de sa rencontre avec ses prédécesseurs. Parmi eux, une autre femme, Denby Fawcett, qui avait commencé à couvrir la guerre en 1966 pour l’Honolulu Advertiser. Denby Fawcett et “plusieurs autres femmes ont réussi à briser la barrière et à amener les femmes sur le champ de bataille sur un pied d’égalité avec les hommes. C’était une percée énorme“, explique Edith Lederer, correspondante en chef d’AP pour les Nations unies.

Les femmes dans la guerre 

Sur le terrain, les femmes photographes ont plus de facilité à s’approcher des populations civiles. Elles sont souvent proches des plus faibles. Au plus près du front, leurs images témoignent des violences des combats, mais aussi des souffrances des victimes et du courage de ces femmes qui, elles aussi, combattent.

Les hommes photographes en général aiment la violence, le sang, le sensationnalisme. Moi, dès mes débuts, j’ai toujours dit que [j’allais] essayer de montrer la douleur des guerres d’une autre façon, plus pudique“, explique Christine Spengler qui, pourtant, ne revendique pas un regard spécifiquement féminin :

Le reportage de guerre, c’est “un sens de la mission, un sens de l’objectif, un sens de la capacité à raconter une histoire, explique Christiane Amanpour, de CNN. Et les femmes sont vraiment très douées pour cela“. C’est aussi une simple question de logique, pour Holly Williams, correspondante de CBS News à Istanbul en mission en Ukraine. “Si l’on ne raconte pas l’histoire des femmes, on passe à côté d’au moins la moitié du tableau“, dit-elle. 

Souvent, les femmes ont un point de vue différent sur la guerre, et pendant longtemps, ce point de vue n’était pas vraiment au premier plan dans les reportages“, explique Christine Ward à AP. Elles s’efforcent de restituer “l’humanité derrière l’histoire, l’expérience des gens ordinaires qui vivent dans les zones de guerre. Pour moi, c’est tout aussi important que la composante militaire“. 

Vers la parité ?

Les femmes reporters sont aujourd’hui bien représentées à la télévision, à la radio, dans les journaux et les médias en ligne.”Je pense que ma génération et moi-même, nous étions peut-être la dernière ligne de la rare femme correspondante étrangère“, estime Christiane Amanpour, à 64 ans.

Vous avez, pour la télévision, quatre personnes qui tiennent la caméra ou travaillent derrière, et la plupart sont encore des hommes.
Clarissa Ward, correspondante CNN en Ukraine

Mais même si la profession de journaliste s’est considérablement féminisée, la parité n’est pas encore atteinte en matière de rémunération, et la prédominance masculine de la profession en général subsiste. “N’oubliez pas que la personne qui se trouve devant la caméra est une seule personne. Ensuite, vous avez, pour la télévision, quatre personnes qui tiennent la caméra ou travaillent derrière, et la plupart sont encore des hommes“, précise Clarissa Ward à AP.
 
Même si le secteur est en mutation, les hommes y conservent un avantage numérique sur les femmes : selon un rapport de la Fondation Bill et Melinda Gates en 2020, rapporte AP, malgré les progrès accomplis, “la majorité des journalistes dans les salles de presse du monde entier sont des hommes”.

Un travail pour les hommes… vraiment ?

Les femmes reporters sont aussi confrontées à des défis d’ordre sociétal : “Elles subissent une pression sociétale énorme dans de nombreuses régions du monde en développement et dans le monde islamique, ainsi que dans tous les pays où règne le patriarcat“, explique Christiane Amanpour.
 
Yonat Friling, productrice pour Fox News Channel, basée à Jérusalem, sait à quel point les attitudes sont changeantes. En 2004, elle travaillait au bureau international d’une chaîne de télévision israélienne lorsqu’elle a demandé à passer sur le terrain. “C’est un travail pour les hommes. Seuls les hommes peuvent le faire, m’a répondu mon chef, se souvient-elle. Alors je suis partie, et depuis, y compris maintenant, en Ukraine, je lui envoie des textos : ‘Un travail pour les hommes ? Ouais, c’est ça !‘”, raconte-t-elle à AP. Aujourd’hui en mission en Ukraine, Yonat Friling, dont les grands-parents ont fui le nazisme, puis les occupants soviétiques dans les années 1940 témoigne : “J’ai vu des enfants et des femmes, et j’ai (revu) mes grands-parents sur leurs visages. … Je sais que cela va influencer leur vie entière et les générations suivantes“.

Les besoins et les préoccupations de la famille viennent s’ajouter au fardeau du reportage de guerre. Clarissa Ward, mariée et mère de deux enfants, se confie à AP, après une journée en Ukraine : “C’est le quatrième anniversaire de mon fils aujourd’hui, ce qui a été très difficile à manquer… Il y a tout le numéro de jongleur – le FaceTime avec les enfants avec les sirènes et les explosions en fond sonore… Je ne vais pas prétendre que ce n’est pas difficile. Mais je ne voudrais pas non plus être ailleurs en ce moment“.

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