Podcast. Sonia Devillers : « Les livres de votre enfance vous suivent toute votre vie »

A la radio sur France Inter, Sonia Devillers a l’habitude de faire vivre les histoires qui cernent et révèlent l’histoire. Elle porte elle-même celle de ses grands-parents maternels, partis de la Roumanie communiste et arrivés à Paris en décembre 1961. Non pas déportés, mais « exportés » parce que juifs, contre du bétail et du matériel agricole. Une histoire vraie aux allures de fiction. Une traite humaine massive et abondamment documentée dans son premier roman, Les Exportés (Flammarion, 288 p., 19 euros). Ce livre est un pas de côté dans la littérature pour cette journaliste qui aime dresser la liste des ouvrages qu’elle a lus et plonger dans les légendes du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde…

Après une saison 1 de « Keskili » enregistrée en 2021, Sonia Devillers est l’invitée de la saison 2 du podcast du Monde des livres réalisé en partenariat avec le salon du livre du Mans Faites lire !. Au micro de la journaliste Judith Chetrit, elle se confie sur son goût de la lecture et de la littérature.

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Est-ce qu’il y a un livre dont vous diriez qu’il vous réconcilie avec votre vie, avec l’existence sur cette planète ?

Un livre qui réconcilie, pour moi, c’est Little Nemo de Winsor McCay. C’est une immense bande dessinée qui ne rentre dans aucune étagère, dans aucune bibliothèque, à moins qu’elle ne soit faite sur mesure pour ce livre gigantesque [34,4 × 44 cm chez Taschen]. Elle a été publiée entre 1905 et 1914 dans les pages du New York Herald. C’est l’histoire d’un petit garçon de 5 ans. Chaque soir, dans son sommeil, un mystérieux serviteur vient le chercher pour l’emmener au pays des rêves parce que le roi, Morphée, veut lui présenter sa fille, la princesse. Ce sont des dessins d’une beauté immense. Et c’est tout ce qui compte pour moi dans la vie et ce en quoi je crois, c’est-à-dire le pouvoir de l’imaginaire.

Comment avez-vous découvert ces dessins, ces récits ?

Ce sont des souvenirs d’enfance. Et moi, je suis très attachée aux livres de l’enfance. Ils vous suivent toute votre vie.

Vous relisez les livres de votre enfance ?

Absolument, énormément de contes. J’ai eu une enfance bercée par les contes et légendes. Je relis les contes de Grimm. Je pense que ce sont des chefs-d’œuvre de la littérature. Le livre qui m’a marquée enfant, le premier livre que j’ai lu, a été écrit par Philippe Soupault, un des cofondateurs du surréalisme. Avec son épouse, Ré Soupault, il a collecté des contes et légendes du monde entier. Il y en a un qui m’a particulièrement marquée, il s’appelle Dragon bleu, dragon jaune.

C’est l’histoire d’un empereur qui passe commande auprès d’un peintre – le plus vieux et le plus célèbre des peintres du royaume – d’un paravent de soie qui comprendrait un dragon bleu et un dragon jaune. Le peintre va mettre des années et des années à se préparer à ce geste artistique. Et un jour, ça vient. Il trace un trait jaune, un trait bleu, puis il dépose ses pinceaux et déclare qu’il a achevé le travail. Evidemment, l’empereur va entrer dans une colère magistrale et le peintre devra lui expliquer qu’il lui a fallu une vie entière d’exercice de son art pour arriver à cette absolue pureté et simplicité du geste, qui fait que le dragon n’est plus qu’un trait. C’est un apprentissage de la patience.

Le passage à la lecture peut être simple, ou pas… Comment ça s’est passé pour vous, lorsque vous avez grandi ?

J’ai lu très tôt, très vite, beaucoup. Dans la maison, il y avait beaucoup de livres et il n’y avait aucune frontière entre la bibliothèque des enfants et la bibliothèque des parents. On pouvait prendre tout ce qu’on voulait dans la bibliothèque, et tant pis si c’était choquant. Tant pis si c’était trop difficile. Tant pis si ça s’abandonnait en cours de route. Peu importe, on choisissait.

Quels livres considérez-vous avoir lus trop tôt ?

Il y a plein de livres que j’ai lus beaucoup trop tôt. Et comme j’ai un surmoi gigantesque, je me suis vraiment obligée à les terminer et à en penser quelque chose. Récemment, j’ai relu L’Enfant de Jules Vallès. Je suis restée absolument sidérée par la beauté inouïe de ce texte, suspendue à ce portrait de mère, à ce portrait de père, à cette relation que l’un et l’autre ont à l’enfant. Je ne pouvais rien en comprendre à l’âge où je l’ai lu. Je pense qu’on lit ce texte beaucoup trop tôt, beaucoup trop jeune.

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Vous identifier à un héros, une héroïne, un narrateur, une narratrice, c’est important lorsque vous lisez ?

Ah, oui ! Par exemple, j’aurais adoré faire partie des chevaliers de la Table ronde. En aucun cas, je n’aurais voulu être la fée Morgane ou la fée Viviane. En aucun cas, je n’aurais voulu être une princesse en péril. En aucun cas, je n’aurais voulu être la reine Guenièvre. Jamais ! Moi, j’aurais voulu être ou Lancelot, ou Arthur, ou Gauvain, ou Perceval. J’avais envie de vivre l’aventure avec eux. Comme j’aimerais faire partie de la Communauté de l’anneau au début du Seigneur des anneaux [de J. R. R. Tolkien].

Vous auriez réécrit leurs aventures ?

Non, je n’aurais pas réécrit les aventures pour qu’il y ait une petite Sonia avec un glaive et son fidèle destrier. Je me serais glissée, moi, dans la peau de Lancelot !

Est-ce que Les Chevaliers de la Table ronde fait partie des livres que vous offrez ?

Je ne l’offre pas, mais c’est un livre que j’ai lu à mes fils. Je pense que c’est un geste de transmission absolument formidable. Mon père lisait très bien à voix haute, c’est quelqu’un qui parle très bien. Il m’a lu Les Aventures de Tom Sawyer et celles d’Huckleberry Finn [Mark Twain], L’Ancre de miséricorde [Pierre Mac Orlan], et de nombreux Jules Verne, aussi, à des âges où j’aurais presque pu les lire moi-même. Mais ça permettait de lire des livres beaucoup plus longs. Ça nous permettait de passer un moment ensemble et le texte devenait oral. Et je pense que cette oralité, j’ai choisi d’en faire mon métier à la radio.

Vos fils vous offrent-ils des livres ?

Non, celui qui a 17 ans s’est remis à lire et celui de 15 ans, pour l’instant, n’aime pas ça. Il n’a même pas lu mon propre livre. Il me dit qu’il a la flemme ! [Rires.]

J’ai cru comprendre que vous dressez une liste des livres que vous avez lus ?

Oui, chaque livre que je lis, je le consigne dans une liste, depuis très longtemps. J’ai, année par année, tous les livres que j’ai lus. J’ai peur qu’ils s’en aillent. J’ai peur que le souvenir des livres me quitte. J’ai peur de ne pas pouvoir les conserver. Moi, je ne prête jamais mes livres. Je ne donne jamais mes livres. J’ai une très grande bibliothèque qui mange la moitié de mon salon. J’ai besoin de vivre avec mes livres et j’ai besoin de relire cette liste. A chaque fois, ce sont des moments de vie qui reviennent. C’est très important, ces sortes de compagnonnage.

Dans cette liste, est-ce qu’il y a un livre que vous n’avez pas terminé mais que vous voulez à tout prix terminer avant de mourir ?

Il y a un livre que je n’ai pas achevé et qui ne peut donc pas être consigné dans la liste… Ce sont les Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov. Presque 1 500 pages imprimées sur papier bible d’une expérience carcérale extrême, le goulag. J’en suis à la moitié et probablement qu’avant de mourir je l’aurai terminé. Mais c’est un livre-monde, extraordinairement complexe et en même temps très facile à lire. C’est un livre qui intègre en son sein ce que c’est qu’un livre et le pouvoir des mots, ou l’impuissance des mots et du langage… C’est un livre d’une beauté extraordinaire et d’une intelligence phénoménale. En fait, avant de mourir, je voudrais plus que l’avoir lu : je voudrais l’avoir absorbé, assimilé. Je voudrais réussir à le faire mien et ça, je pense que c’est impossible.

Qu’est-ce qui vous fait arrêter une lecture et qu’est-ce qui vous fait la reprendre ?

La lecture, pour moi, est vraiment un moment de grâce. C’est un moment privilégié. C’est très peu de fois dans l’année. On va mettre de côté la lecture pour le travail : tout ce que je dois absorber pour préparer mes émissions, ce que j’appelle non pas de la lecture, mais du travail. Il y a un endroit du monde où je travaille très bien et où, malheureusement, je ne peux pas lire, c’est chez moi. Je suis sans cesse interrompue, parce que mes pensées divaguent, parce que je suis appelée par les réseaux sociaux… Je suis sans cesse interrompue par les enfants, par le travail, par les tâches domestiques, par le téléphone. J’adore parler au téléphone, je pourrais passer ma vie à parler au téléphone… Alors le seul moment où je peux lire, c’est le moment où je pars de chez moi. C’est le début des vacances.

Dans quel endroit lisez-vous, alors ?

Dans le train, dans l’avion… sur une plage ! Je pense que le plus bel endroit au monde pour lire, c’est allongée devant la mer, quelle que soit la mer. Ces deux plans parallèles, ce plan serré du regard sur la page du livre et ce plan large qui est celui de l’horizon – deux échelles de plan, comme on dit au cinéma –, je trouve qu’il n’y a rien de plus beau, et il n’y a rien qui favorise mieux la lecture que d’être face à la mer.

Y a-t-il un livre plutôt méconnu qui vous emballe particulièrement et dont vous aimeriez davantage parler ?

Il y a un livre que j’aime énormément, qui s’appelle En lieu sûr, de Wallace Stegner. On ne peut pas parler d’un chef-d’œuvre inconnu : Stegner est une grande figure de la littérature américaine, Prix Pulitzer [en 1972, pour Angle d’équilibre]. Mais En lieu sûr est probablement son livre le moins connu et le plus tardif. C’est un livre magistral. C’est l’histoire de deux couples qui vieillissent et qui se connaissent depuis très longtemps. C’est un livre qu’il faut lire, à mon avis, à plusieurs âges de sa vie, parce qu’il retrace la jeunesse. Il raconte la conjugalité sur le long terme. Il raconte ce que c’est que d’entrer dans la vieillesse. Il raconte des relations très complexes entre hommes et femmes, les dessous de l’amitié. Et c’est un livre qui donne tellement, tellement envie de traverser le Vermont, aux Etats-Unis.

Considérez-vous que vous êtes douée pour résumer des livres ?

Non, parce que je suis extrêmement bavarde. J’adore parler et je parle trop. Donc l’idée de résumer, l’idée de la synthèse, j’ai du mal.

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Vous arrive-t-il souvent de recommander des livres ?

Oui, beaucoup, et indépendamment de la radio. Ça fait partie de tout ce que je vis et que je raconte. Je vous disais que j’aime énormément parler au téléphone. Tout ce que je vis, je le raconte et j’adore le raconter. D’ailleurs, même, pour être bien sûre que j’ai vécu les choses, j’ai besoin de les raconter une fois, deux fois, trois fois. Tout ce que j’aime, j’ai besoin de le partager avec enthousiasme. Après, j’attends que les gens qui m’entourent aient lu et goûté et vu et visité. Et j’ai envie qu’on en parle et je leur casserais volontiers les pieds jusqu’à ce qu’ils aient lu, goûté, vu, visité et qu’on puisse partager !

Au cours de l’écriture de votre premier roman, Les Exportés, avez-vous partagé votre expérience ?

En fait, ce n’est pas exactement un roman. C’est un récit familial. Il m’a fallu pour ça remonter le fil des générations, traverser des souvenirs familiaux qui avaient été racontés, qui avaient été partagés, mais qui avaient été complètement évidés de toute leur substance et de toute la vérité de ce qui se cachait derrière ces situations racontées de manière très anecdotique et pourtant devenues en réalité des moments de terreur, et des moments de peur.

Il m’a fallu lire beaucoup pour compléter tous les manques de ces récits familiaux. Il m’a fallu lire des historiens, mais j’ai lu aussi de la littérature. Par exemple, l’extraordinaire Journal de Mihail Sebastian, très grand écrivain roumain, qui est de la même génération que mes grands-parents. De 1935 à 1945, il raconte l’histoire de la fièvre antisémite qui, petit à petit, va engloutir Bucarest. Ce sont les mêmes souvenirs, les mêmes anecdotes que mes grands-parents, mais il raconte l’envers du décor. Ce livre, pour moi, a été un choc immense. J’y retrouve tellement de mots de mes grands-parents, tellement de petites histoires, tellement du folklore, tellement de souvenirs qu’ils partageaient avec leur petite-fille. Et je découvre l’immensité du non-dit.

« Keskili » est un podcast du Monde, réalisé en partenariat avec le salon du livre du Mans Faites lire ! et animé par la journaliste Judith Chetrit. Suivi éditorial : Joséfa Lopez. Captation et réalisation : Eyeshot. Identité graphique : Mélina Zerbib, Yves Rospert. Partenariat : Sonia Jouneau, Victoire Bounine.

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